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mardi 17 mars 2026

Pour avancer, il faut regarder en arrière : la tragique chute de Daenerys [2/2]

Suite de l'examen des aspects de l'arc de Daenerys signalant que sa façon de faire la dirige tout droit vers un échec dans sa conquête de Westeros, et comment cela fait écho à ses ancêtres...

Daenerys parle beaucoup de liberté, mais ses paroles sont en fait creuses.
« Ils excellent également dans tous les arts érotiques. J’avais songé en faire don à Votre Grâce.
— Mais faites ! » Daenerys n’était nullement surprise. « Je les affranchirai. »
Il ne put retenir une grimace. « Et que feraient-ils de la liberté ? Autant donner à un poisson une cotte de
mailles. Ils sont faits pour danser.
— Faits par qui ? Leurs maîtres ? Peut-être vos danseurs préféreraient-ils construire des maisons, cuire le pain, s’occuper d’une ferme. Le leur avez-vous demandé ? » A Dance with Dragons, Daenerys III
Elle a beau critiquer les maîtres des danseurs, elle n'a pour autant jamais demandé aux Immaculés si ils voulaient faire autre chose que de rester soldats, même si elles les a laissé choisir leur nom. 
Si les Corbeaux Tornade se mêlaient de la collecte, au moins la moitié de l’or s’évaporerait comme par enchantement, Daenerys ne l’ignorait pas. Mais les Puînés étaient tout aussi scrupuleux, et l’incorruptibilité des Immaculés n’avait d’égale que leur ignorance des écritures. « Il faut tenir des registres, dit-elle. Dénichez moi parmi les affranchis des gens capables de lire, d’écrire et de faire des additions. » A Storm of Swords, Daenerys VI
Elle n'a jamais demandé aux Immaculés, différents des affranchis, s'ils voulaient apprendre à lire et écrire, ou choisir une autre profession qui n'implique pas de se battre. Pire encore, ce sont les affranchis lettrés à qui elle confie la charge de prendre note des esclaves qui se revendent aux marchands de Qarth et du paiement qui suit. Missandei suggère même cette idée. C'est subtil, ce détail démontre que bien qu'ils aient été libérés, on ne leur permet pas de sortir complétement du cycle de l'esclavage, ni d'en voir les mauvais côtés. Comme dit précédemment, Daenerys tente des choses et veut sauver des personnes opprimées de violences, ce qui est admirable. Mais il est dur d'ignorer le reste. Elle les libère, seulement pour en faire ses esclaves. La seule différence entre elle et les esclavagistes, c'est qu'elle ne les soumets pas à la torture ou à tout autre forme de violence gratuite. Et pourtant, elle règne par la peur “en briques et en sang” et “feu et sang”, et comme elle reste, elle est forcée de voir les conséquences de ses actions. 

Certes, ils l'ont suivie de leur plein grès. Oui, ils ne savent pas qu'ils ont d'autres alternatives. Ils ne savent pas ce que signifie la liberté. C'est comme les affranchis de Meereen qui se revendent en esclavage, et Daenerys les laisse non seulement faire, mais en plus elle garde le paiement comme une esclavagiste car elle en a besoin pour sa conquête. Elle n'a donc en rien abolu l'esclavage, surtout puisqu'elle compte utiliser les Immaculés à Westeros. 
« Alors, ça y est ? Ils sont à moi ?
— Ça y est », confirma-t-il, tout en tirant violemment sur la chaîne pour que Drogon descende de la litière. Daenerys enfourcha l’argenté. Le cœur lui battait follement. Une peur panique la possédait. Est-ce là ce qu’aurait fait mon frère ? Et Rhaegar avait-il éprouvé pareille angoisse en découvrant, alignée de l’autre côté du Trident, sous ses innombrables bannières claquant au vent, l’armée de l’Usurpateur ?
Se dressant sur ses étriers, elle brandit au-dessus de sa tête les doigts de harpie, de manière que n’en ignore aucun des Immaculés. « VOILA ! cria-t-elle à s’époumoner. VOUS ETES A MOI ! » puis, piquant des deux, elle galopa le long de la première ligne, le fouet brandi plus haut que jamais. « VOUS APPARTENEZ AU DRAGON, MAINTENANT! VOUS ETES ACHETES, VOUS ETES PAYES ! C’EST FINI ! FINI ! »
Elle entrevit pivoter vivement la tête grise du vieux Grazdan. Hé oui, je parle valyrien ! Les autres négriers ne s’étaient aperçus de rien, ils n’écoutaient pas. Ils se pressaient autour de Kraznys et du dragon, gueulaient des conseils. Mais l’Astapori avait beau tirer sur la chaîne et se démener comme un forcené, Drogon se cramponnait à la litière sans céder un pouce. Sa gueule ouverte exhalait une fumée grise, et son long col ondulait et se redressait, chaque fois qu’il tentait de mordre au visage le négrier.
Il est temps de franchir le Trident, se dit-elle comme, ayant fait volte-face, elle ramenait l’argenté à son point de départ. Ses sang-coureurs l’enveloppèrent. « Vous êtes en difficulté, lança-t-elle à Kraznys.
— Il ne veut pas venir.
— En voici la raison : un dragon n’est pas un esclave. » Et elle lui abattit l’étrivière de toutes ses forces en pleine figure. Le négrier poussa un cri strident, recula d’un pas mal assuré, les joues inondées d’un sang rouge qui ruisselait dans sa barbe si bien parfumée. D’une seule cinglée, les doigts de harpie lui avaient à demi démoli le visage, mais Daenerys ne s’accorda pas le loisir d’admirer les dégâts. « Drogon, psalmodia-t-elle d’une voix forte et veloutée, peur évaporée, dracarys, Drogon ! »
Le dragon noir déploya ses ailes et rugit. A Storm of Swods, Daenerys III
Est-ce que Daenerys aurait libéré les Immaculés si Kraznys n'avait pas essayé de prendre un de ses dragons en paiement ? Elle avait de la compassion pour les esclaves maltraités, mais elle était aussi prête à en acheter avant de savoir qu'ils subissaient de mauvais traitements. En plus, elle comparait la perte de Drogon à la défaite de Rhaegar au Trident et à Viserys vendant la couronne de leur mère. Au fond, Daenerys doit comparer cela à Viserys qui l'a vendue au khal Drogo pour obtenir une armée, bien qu'elle ne le dise pas à voix haute. Pour faire court, c'est à sa famille et à ce qu'elle a perdu qu'elle pense quand elle attaque Kraznys, pas aux Immaculés. Nous ne saurons jamais si ses choix auraient été différents sans la menace de perdre Drogon. 

Cependant, la façon dont elle dit “VOUS ETES A MOI ! VOUS APPARTENEZ AU DRAGON, MAINTENANT!” est profondément perturbante. Si un dragon n'est pas un esclave... alors c'est un esclavagiste. Myhsa est un maître. D'une certaine façon, Daenerys est piégée dans ce cycle où elle était sous l'emprise de Viserys qui l'a vendue à Drogo, qui était violent envers elle, mais qui pourtant l'a libérée de ce dernier. Drogo était lui même un esclavagiste, ce à quoi elle ne prêtait pas attention, et Jorah lui-même était coupable de ce crime, mais il l'a protégée. Elle utilise aussi Irri comme une esclave sexuelle pour la distraire au lit quand elle n'a pas d'amant avec elle, bien qu'elle ne voit pas les choses comme ça. Elle veut libérer des gens grâce à son héritage et à ses dragons, alors que son héritage est basé sur l'esclavage. D'une étrange façon, Daenerys est à la fois une esclave et une esclavagiste, qui se retrouve dans un cycle d'abus sans comprendre ce dernier. 

Souvent, l'argument du retour de Daenerys à Westeros, laissant son royaume conquis dans les mains de quelqu'un d'autre est surtout révélateur du “fardeau de l'homme blanc” internalisé par l'auteur. Mais même en dehors de ça, l'auteur critique son règne, et il la fait se comparer à Aegon le Conquérant, duquel il est dit que :
Quant à Aegon Targaryen, peu après avoir joué un rôle dans la défaite de Volantis, il se désintéressa, dit-on, des affaires de l'Est. Jugeant terminé le règne de Volantis, il revint à Peyredragon. Sans guerre en Essos pour le distraire, il tourna dès lors son regard vers l'ouest. Le Trône de Fer : les origines de la saga, Histoire ancienne : le Fléau de Valyria
Elle suit les traces de son ancêtre. Elle en a toujours eu envie, et cela revient à son “si je regarde en arrière, c'en est fait de moi” récurrent. 
Le feu m’a brûlé les cheveux, mais sinon il m’a laissée intacte. Il en était allé de même dans l’arène de Daznak. De cela, elle se souvenait, mais beaucoup de ce qui avait suivi était flou. Tant de gens, qui hurlaient et se bousculaient. Elle se rappelait les chevaux qui se cabraient, une carriole de nourriture qui éparpillait des melons en se renversant ; d’en bas une pique avait fusé, suivie d’une volée de carreaux d’arbalète. L’un d’eux était passé si près que Daenerys l’avait senti lui frôler la joue. D’autres avaient ricoché sur les écailles de Drogon, s’étaient logés entre elles ou avait déchiré la membrane de ses ailes. Elle se remémorait le dragon qui se tordait sous elle, frissonnant sous les impacts, tandis qu’elle tentait désespérément de s’agripper à son dos squameux. Les blessures fumaient. Daenerys vit un des viretons s’embraser soudain. Un autre tomba, décroché par le battement des ailes de Drogon. En contrebas, des hommes virevoltaient, engainés de flamme, les mains levées, comme pris dans la frénésie d’une folle danse. Une femme en tokar vert tendit la main vers un enfant en pleurs, l’attirant entre ses bras pour le protéger du brasier. Daenerys vit la couleur, intense, mais pas le visage de la femme. Des gens les piétinèrent tandis qu’ils gisaient entrelacés sur les briques. Certains étaient embrasés.
Ensuite, tout cela s’était effacé, les bruits s’estompant, les gens rapetissant, les piques et les flèches retombant au-dessous d’eux tandis que Drogon se hissait dans le ciel à coups de griffes. De plus en plus haut il l’avait emportée, bien au-dessus des pyramides et des arènes, ses ailes déployées pour capter l’air
chaud montant des briques de la ville, cuisant au soleil. Si je tombe et que je meurs, cela en aura quand même valu la peine, s’était-elle dit. A Dance with Dragons, Daenerys X

Il y a ici une imagerie évoquant fortement Icare volant trop près du soleil et se brûlant les ailes. Ce qu'il se passe dans ce passage, c'est qu'elle ne se demande pas si elle a fait des erreurs, ou ses intentions sur le long terme. Juste ce qu'il s'est passé.
Vous êtes reine, riposta son ours. À Westeros.
« C’est tellement loin, se plaignit-elle. J’étais fatiguée, Jorah. J’étais lasse de la guerre. Je voulais me reposer, rire, planter des arbres et les voir grandir. Je ne suis qu’une jeune fille. »
Non. Vous êtes le sang du dragon. Le chuchotement s’estompait, comme si ser Jorah prenait de plus en plus de retard sur elle. Un dragon ne plante pas d’arbres. Souvenez-vous-en. Souvenez-vous de qui vous êtes, de ce pour quoi vous êtes faite. Souvenez-vous de votre devise.
« Feu et Sang », récita Daenerys à l’herbe qui dansait. A Dance with Dragons, Daenerys X
Quant à ceux qui disent que Daenerys a ces propos à cause de sa jeunesse, Barristan pointe lui aussi ses contradictions.
Daenerys Targaryen, quoi qu’elle pût être par ailleurs, était encore une jeune femme, comme elle l’affirmait elle-même quand il lui plaisait de jouer l’innocence. Comme toutes les bonnes reines, elle plaçait son peuple au premier plan – sinon, elle n’aurait jamais épousé Hizdahr zo Loraq – mais la jouvencelle en elle continuait d’avoir faim de poésie, de passion et de rire. Elle désire le feu, et Dorne lui envoie de la boue.
Avec de la boue, on pouvait faire une compresse pour calmer une fièvre. Dans la boue, on pouvait planter des graines et faire pousser une récolte pour nourrir ses enfants. La boue nourrissait quand le feu ne savait que consumer, mais immanquablement les sots, les enfants et les jeunes filles préféraient le feu. A Dance with Dragons, Le chevalier écarté
La façon dont l'âge de Daenerys est à nouveau juxtaposé avec son pouvoir rappelle Benjen corrigeant Jon sur Daeron Targaryen, le Jeune Dragon.
« Daeron Targaryen – l’un de ses héros favoris – n’avait que quatorze ans lorsqu’il conquit Dorne.
— Une conquête sans lendemain, objecta Ben. Ton blanc-bec perdit dix mille hommes pour s’emparer de la ville et cinquante mille autres pour tenter de la conserver l’espace d’un été. On aurait dû le prévenir que la guerre n’était pas un jeu. » Il déglutit une nouvelle gorgée, s’essuya la bouche et reprit : « Sans compter qu’il mourut à dix-huit ans. Tu sembles oublier ce détail... » A Game of Thrones, Jon I
Tout comme Daeron le Jeune Dragon, Robb fut surnommé le Jeune Loup, mais après des débuts prometteurs, il perdit la guerre, son royaume et sa maison. Daenerys fait des erreurs bien pires que celles de Robb, et survit plus longtemps grâce à ses dragons et à l'aura qu'elle créée quand elle devient la Mère des Dragons. Bien que Daenerys prenne du recul sur les conséquences de la guerre, “la guerre n'est pas un jeu” ne veut pas dire qu'elle s'en amuse comme le fait Renly. Mais elle joue à la reine et à la guerre parce qu'elle pense être capable de plus que ce qu'elle est, et que les choses se résolvent facilement avec des gestes dramatiques. Elle prends plus que de raison, elle créée plus de chaos, et pour finir son instinct lui répète sans cesse de choisir le “feu et le sang” et elle cède. 


C'est tellement loin. Comment Daenerys se comportera lors de son arrivée à Westeros est une autre histoire, car il y a beaucoup de préfigurations indiquant qu'elle détruira Port-Réal comme voulait le faire son propre père, et le rêve de Teora dans TWOW semble indiquer qu'elle causera aussi des dégâts à Dorne - en particulier aux Jardins aquatiques, si on se base sur le lourd accent porté aux oranges sanguines. Elle pourrait causer bien d'autres désastres, peut-être pas intentionnellement, mais le fait est que ses actions feront que Westeros se méfiera d'elle, puisque vu de l'extérieur, elle ressemble à Aerys II et aux autres pires Targaryen de la dynastie. Cela fera que ses alliés et conseillers perdront foi en elle. Et avec f!Aegon et R+L=J, elle ne sera en plus même pas la seule Targaryen ayant des prétentions au trône. 

Daenerys a toujours eu en elle le potentiel de “réveiller le dragon” et de basculer en mode “feu et sang”, mais elle a toujours lutté contre ses instincts les plus sombres. De plus, l'idée de rentrer chez elle l'a aidée dans cette lutte. Mais la tragédie avec Daenerys, c'est qu'elle ne cesse d'échouer dans ce qu'elle entreprends, et plus elle échoue, plus elle devient proche de libérer le dragon en elle. Si Daenerys arrivait dans l'avant-dernier acte de cette histoire pour découvrir que les choses ne se déroulent pas en sa faveur, qu'elle pourrait bien ne pas obtenir la maison qu'elle voulait si facilement, que le peuple ne veut pas d'elle, que sa conviction d'être l'héritière au trône était un mensonge, que Jon et/ou f!Aegon puisse.nt la rejeter comme amante et/ou famille, que reste-t-il à Daenerys ? Qu'y-a-t-il pour elle après tout ce qu'elle a fait ? 
« Sa Grâce avait été trahie si souvent par tant de gens qu'elle était prompte à croire le pire de quiconque, écrit septon Eustace. La traîtrise n'avait plus le pouvoir de lsurprendre. Elle en était venue à s'y attendre, même de la part de ceux qu'elle aimait le plus. » Fire & Blood, La mort des dragons - le triomphe de Rhaenyra
Rhaenyra Targaryen a très vite basculé dans la paranoïa lors de la Danse des Dragons, ce qui a précipité sa chute : ses enfants sont morts, elle a été trahie à quelques reprises et elle a commencé à se méfier de tout le monde. Daenerys a aussi été prévenue que “trois trahisons [il lui] faut vivre”, et alors que cette pensée l'obséde elle risque de provoquer l'accomplissement de cette prophétie en essayant de l'éviter, comme Cersei et d'autres personnages qui sont devenus obsédés par les prophéties. D'ailleurs, en découvrant que son oncle/époux Daemon Targaryen avait fait d'Orties, une dragonnière, son amante, Rhaenyra ordonne l'arrestation de cette dernière. 
De Port-Réal était arrivé un corbeau porteur du message de la reine pour lord Manfryd Mouton, sire de Viergétang : il devait livrer la tête d'Orties la bâtarde, jugée coupable de haute trahison. « Il ne doit être fait aucun mal au seigneur mon époux, le prince Daemon de la maison Targaryen, ordonnait Sa Grâce. Renvoyez-le-moi quand la chose sera faite, car nous avons urgent besoin de lui. » 
Mestre Norren, gardien des Chroniques de Viergétang, dit que lorsque sa seigneurie eut reçû la lettre de la reine, elle en fut tant ébranlée qu'elle en perdit la voix. Fire & Blood, La mort des dragons - le triomphe de Rhaenyra
C'est une charge disproportionnée, mais Rhaenyra réagit ainsi à cause de sa paranoïa que Daemon va la quitter et de sa méfiance envers les bâtards après qu'Ulf le Blanc l'ait trahie. Ce n'est pas tout : Rhaenyra a aussi été très traumatisée par la naissance de sa fille Visenya, mort-née et malformée.
A Peyredragon, on n'entendit pas de cris. Ce furent plutôt des hurlements qui résonnèrent à travers les salles et les escaliers de la tour Mervouivre, depuis les appartements de la reine où Rhaenyra Targaryen se crispait et frémissait en son troisième jour de travail. L'enfant n'était pas attendu avant un cycle de lune, mais les nouvelles venues de Port-Réal avaient plongé la princesse dans une fureur noire et sa rage sembla provoquer l'accouchement, comme si le bébé en elle, furieux lui aussi, se battait pour sortir. La princesse rugit des imprécations tout au long de son travail, appelant le courroux des dieux sur ses demi-frères et leur mère, la reine, et détaillant quels tourments elle leur infligerait avant de les laisser mourir. Elle maudit aussi l'enfant en elle, nous raconte Champignon, griffant son ventre distendu tandis que mestre Gerardys et la sage-femme tentaient de la maîtriser, et s'égosillant : « Monstre, monstre, sors donc, mais sors, SORS !!! »
Lorsque l'enfant parut enfin, elle se révéla véritablement être un monstre : une fille mort-née, tordue, déformée, avec un trou dans la poitrine à l'endroit où aurait dû se trouver son cœur, et une queue embryonnaire, écailleuse. C'est du moins ainsi que Champignon la décrit. Le nain nous raconte que ce fut lui qui transporta la petite créature dans la cour pour l'incinérer. La défunte s'était nommée Visenya, annonça la princesse Rhaenyra le lendemain, lorsque le lait de pavot eut émoussé le tranchant de sa douleur : « C'était ma fille unique et ils l'ont tuée. Ils ont volé ma couronne et assassiné ma fille. Ils devront en répondre. » Fire & Blood, La Mort des Dragons - les Noirs et les Verts 

La naissance de Visenya fait beaucoup penser à celle de Rhaego, jusqu'aux mêmes types de malformations. Il est possible que Daenerys pense qu'elle peut à nouveau être enceinte à la suite de sa possible fausse couche à la fin d'ADWD, mais qu'en fin de compte il lui soit impossible de donner naissance à un enfant vivant. De plus, quand Mirri lui dit quand Drogo reviendra, elle utilise de longues phrases pour dire “jamais”. Au vu du désir de Daenerys d'avoir un enfant, et d'avoir une fille, il est peu probable qu'elle parvienne à vaincre cette prophétie, mais qu'au contraire cette prophétie ne fasse que nourrir sa colère, sa frustration et sa méfiance parce qu'elle pense pouvoir battre cette prophétie. C'est la tragique histoire d'une chute...
“J'ai toujours été fasciné par l'idée que le méchant est le héro dans le camp d'en face. Le combat dans l'Illiade entre Achille et Hector est de bien des façons un modèle pour moi, bien plus que les affrontements entre le gentil et le méchant.” GRRM
Daenerys pourrait malgré tout avoir une vie en dehors de tout ça ; mais elle même ne pourrait pas le voir, à cause de tous ces traumatismes qu'elle n'a pas géré, qui finiront par la rattraper au mauvais moment. Elle deviendra une personne mentalement instable, avec la bombe atomique à sa portée. 
“Les dragons représentent la force de dissuasion nucléaire, et seule Daenerys les possède, ce qui d'une certaine façon fait d'elle la personne la plus puissante au monde. Mais est-ce suffisant ? Ce sont les genres de thèmes que j'essaye d'explorer. Les Etats-Unis ont le pouvoir de détruire le monde avec leur arsenal nucléaire, mais ça ne veut pas dire qu'ils peuvent accomplir certains objectifs géopolitiques. Le pouvoir est plus subtil que ça. Ce n'est pas parce que vous avez le pouvoir de détruire que vous avez celui de réformer, d'améliorer, ou de construire.” GRRM (2011)
Il est dur de penser qu'un auteur qui a un avis aussi sceptique sur les dragons ferait d'eux la solution à l'apocalypse annoncée par un autre extrême - la glace.
“Les deux [arcs de l'histoire] éloignés [du reste], ce qu'il se passe au nord du Mur, et la fille Targaryen sur un autre continuent avec ses dragons, sont bien sûr le feu et la glace du titre, A Song of Ice and Fire. Ce qu'il se passe au milieu, à Port-Réal, la capitale de Westeros, est plutôt basé sur des événements historiques. […] Une des dynamiques avec lesquelles j'ai démarré, c'était l'idée que des gens soient si absorbés par leurs querelles mesquines - qui devrait être roi ? qui devrait être au conseil restreint ? qui écrira les lois ? - qu'ils sont aveugles aux menaces bien plus importantes qui se passent en périphérie de leur royaume.”
Ce qu'il se passe au nord du Mur” fait référence aux Autres, pas à Jon, et Daenerys représente leur opposé avec ses dragons. Les prophéties ont causé la fin d'un certain nombre de personnages. Le propre frère de Daenery, Rhaegar, pourtant sain d'esprit en comparaison avec Aerys II, a plongé le royaume dans une guerre pour accomplir une prophétie, sans savoir si son interprétation était correcte. Il ne cessait de changer d'avis sur ce qu'elle signifiait.
Peut-être que la surprise de la prophétie ne sera pas que c'est Jon, au lieu de Daenerys, qui est Azor Ahai. Les prophéties sont comme des épées sans poignées. Tout le monde part du principe qu'Azor Ahai est un sauveur, mais si c'était en fait un destructeur ? Et si les visions que Melisandre avait de Jon avaient un autre contexte pour le moment inconnu des lecteurs ?

Comme vu précédemment, GRRM se sert de la légende d'Illumination comme d'une  subversion de la trope de l'épée magique, bien plus que ce que les lecteurs supposent. De plus, dans une ancienne théorie que j'ai traduite en 2018 (p1p2p3p4p5p6), la possibilité que Daenerys soit Azor Ahai et que Drogon soit Illumination, en parallèle avec Lucifer, “celui qui amène la lumière” était discutée. D'autres fans ont aussi évoqué le fait que Daenerys devient littéralement l'épouse du feu quand elle marche dans le bûcher funéraire de Drogon, en comparant cela à des noces, et donne naissance à ses dragons. Ces arguments ne se basent pas sur le fait que Daenerys deviendrait une 'méchante', mais sur les critiques que GRRM fait des imitateurs de Tolkein : 
“La bataille entre le bien et le mal est un thème récurrent dans la fantasy. Mais je pense que cette bataille se déroule largement au sein du cœur d'un seul indvidu, par les décisions qu'on prends. Ce n'est pas comme le méchant qui est habillé tout en noir et qui est super moche. Il y a certaines choses que Tolkien a fait, il les a faite superbement fonctionner, mais dans les mains de ses imitateurs, ce sont devenus des clichés. Par exemple, les créatures similaires aux orques habillées tout en noir et moches avec des malformations au visage…  genre, si quelqu'un est moche, ça veut dire que c'est un méchant. Alors que les héros de Tolkien sont tous des canons de beauté et ça, bien sûr, est devenu un autre cliché dans les mains des imitateurs de Tolkien.” GRRM pour le TIME
D'autres encore pensent que quand Qaithe annonce à Daenerys que “pour atteindre la lumière, [il faut] passe[r] sous l’ombre”, que cela veut dire qu'elle connaitra une rédemption après avoir provoqué plusieurs désastres et destructions de masse. Sauf que cela fonctionnerait avec la présomption fantastique que la lumière représente le “bien” et que l'ombre représente le “mal”. Et si l'auteur s'amusait de cette présupposition ? R’hllor est surnommé le maître de la lumière et le dieu des Flammes et des Ombres, alors peut-être bien que les choses ne fonctionnent pas avec la même binarité à laquelle s'attendent les gens, parce que pour faire court, les gens pensent qu'ASOIAF se terminera comme n'importe quel autre roman de fantasy - sauf que des personnages principaux meurent en essayant de sauver le monde. Ce n'est pas vraiment une fin surprenante. 
“On n'a pas besoin d'autres seigneurs des ténèbres, on n'a pas besoin d'autres 'voilà les gentils qui sont en blanc et voici les méchants qui sont en noir et qui sont très moches'.” GRRM pour AssignmentX

“Nous avons tous une part de bien et de mal en nous ; on peut aussi bien faire quelque chose de très altruiste et généreux un mardi, et un mercredi faire quelque de terrible et égoïste. Pour moi, c'est là qu'on trouve les meilleurs drames humaisn dans les fictions. Je crois aux personnages gris, comme je l'ai déjà dit. Nous avons tous du bon et du mauvais en nous, et il y a quelques modèles de vertue et de pureté et il y a quelques orques. Un méchant est un héro dans le camp d'en face, comme quelqu'un l'a déjà dit, et je crois qu'il y a une grande part de vérité à cela, et c'est ça qui est intéressant. En cas de guerre ou d'autre situation similaire, c'est ça que j'essaye de faire.” GRRM pour AssignmentX
Considérons l'Oedipe Roi de Sophocles ou le Paradis Perdu de Milton, où l'idée de “lumière” que représente l'illumination est retournée. Pour le moment, quand on y pense, bien que les personnages soient à des stades variés de gris, ils ont l'air d'être divisés en humains vs la menace inhumaine des zombies de glace. C'est assez réducteur, mais si on retourne les cartes et qu'on révèle peu à peu que l'un des personnages les plus attirants de la série est capable de bien plus de ténèbres que de lumière et que c'est en fait le méchant pour le camp d'en face, là c'est un retournement et une surprise. Le feu ne peut pas combattre la glace, les dragons ne plantent pas d'arbre et ne peuvent apporter l'espoir du printemps.
Quand on se rappelle que GRRM a été inspiré par le poème Fire & Ice de Robert Frost, ça remet aussi les choses en perspective. 
Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I’ve tasted of desire
I hold with those who favor fire.
But if it had to perish twice,
I think I know enough of hate
To say that for destruction ice
Is also great
And would suffice.
Peut-être que l'univers de Planetos a besoin d'être protégé de la glace ET du feu. Même les personnes avec les meilleures intentions du monde peuvent basculer de l'autre côté et tout détruire. C'est ça le thème que veut aborder GRRM dans cette histoire. Daenerys était condamnée à l'instant même où elle a posé le pied dans ce bûcher funéraire (et si elle n'avait pas fait les rituels de sacrifices avant elle aurait fini comme Aerion le Flamboyant), et pire encore, elle a condamné le monde en donnant naissance à ses dragons. La route de l'enfer est pavée de bonnes intentions.

Traduction : moi // Source

mercredi 3 décembre 2025

Pour avancer, il faut regarder en arrière : la tragique chute de Daenerys [1/2]

En parcourant les chapitres de Daenerys dans A Dance with Dragons, on trouve des échos du règne de ses ancêtres dans sa campagne de 'libération' de la Baie des Serfs...

Tout commence par une quête de justice ; mais très vite, cette campagne révèle que Daenerys n'est pas apte à gouverner, car jusqu'à présent, elle ne s'est jamais arrêtée pour regarder en arrière et gérer les conséquences de ses actions. Beaucoup contredisent cet argument en disant que Daenerys est jeune et inexpérimentée, et qu'ainsi elle apprends et s'améliore et que les gens devraient lui laisser du temps pour faire ses preuves. Il y a sûrement du vrai dans cet argument, mais il y a aussi de nombreux signaux d'alarme indiquant qu'elle est vouée à l'échec. 

Pour faire clair, ce n'est pas juste parce qu'elle est une des méchante, comme beaucoup le concoivent en étudiant la théorie que Daenerys est un personnage tragique, vouée à échouer non seulement dans sa quête du Trône de Fer, mais aussi dans le rôle de sauveur dont Westeros a besoin alors que l'apocalypse approche. Daenerys est vouée à échouer à cause de ses dragons, et à cause du pouvoir de ses ancêtres qui était basé sur des fondations instables qui ont fini par causer leur chute. Il n'y a pas besoin de revoir les histoires des pires d'entre eux comme Maegor ou Aerys pour envisager la possibilité que, comme tous les Targaryen qui l'ont précédée, Daenerys est l'histoire d'un avertissement. 

Pour commencer, la conquête et le règne de Daenerys dans la Baie des Serfs regroupe plusieurs points communs avec ses ancêtres. Son faible pour les opprimés n'est pas sans rappeler Aegon V, tout comme les raisons de ses échecs. 
On savait que cette résistance poussait à bout la patience d'Aegon - surtout parce que les compromis auxquels un roi est souvent contraint pour régner repoussent toujours davantage ses projets. Au fur et à mesure des événements, Sa Grâce se vit obligée de céder aux seigneurs récalcitrants plus souvent qu'il ne l'aurait voulu. Féru d'histoire et amoureux des livres, Aegon V répéta souvent que, s'il avait eu des dragons comme le premier Aegon, il aurait pu remodeler le royaume, et assurer la paix, la prospérité et la justice pour tous. Le Trône de Fer : les origines de la saga, les rois Targaryen : Aegon V
Aegon V, contrairement à ses ancêtres et descendants, a eu l'opportunité de vivre, interagir avec les gens du peuple et de les comprendre, suite à sa jeunesse passée à servir le chevalier Duncan le Grand comme écuyer. Cela lui a donné envie de mener à bien des réformes pour qu'ils aient plus de droits. Mais vouloir n'est pas suffisant : il a pu développer de la compassion pour eux, mais il n'a pas vraiment appris à évoluer dans ce système ni à le comprendre pour pouvoir faire des réformes qui fonctionneraient. En vieillissant, il est devenu de plus en plus persuadé que les dragons seraient la solution, le rendant obsédé par la magie et aboutissant à terme sur la tragédie de Lestival.
Avec l'âge, Aegon V s'était pris à rêver de dragons volant de nouveau sur Westeros. En cela, il ne différait pas de ses prédécesseurs, qui chargeaient des septons de prier sur les derniers oeufs, des mages de prononcer des sorts et des mestres de les étudier. Ses amis et conseillers tentèrent de le dissuader, mais le roi Aegon avait la certitude toujours plus forte que seuls des dragons lui permettraient d'opérer les changements qu'il désirait pour le royaume et de forcer les orgueilleux seigneurs des Sept Couronnes à les accepter.
Les dernières années du règne d'Aegon V se consummèrent en une quête d'anciens savoirs sur l'élevage des dragons à Valyria. On dit qu'Aegon finança des voyages en des lieux aussi reculés qu'Asshaï-les-Ombres avec l'espoir d'y retrouver une science qui n'aurait pas été transmise à Westeros.
Ce rêve de dragons s'acheva par une terrible tragédie née dans un moment de joie. Le Trône de Fer : les origines de la saga, les rois Targaryen : Aegon V

Cela fait écho à l'arc de Daenerys, persuadée que sans ses dragons elle ne pourra pas maintenir ses positions. 
« Aegon le Conquérant mit les Sept Couronnes à feu et à sang, mais il leur offrit ensuite paix, justice et prospérité. Or, je n’ai quant à moi apporté que mort et que ruine à la baie des Serfs. A frapper, piller puis courir plus loin, je me suis comportée plus en khal qu’en reine. » A Storm of Swords, Daenerys VI

Mère des Dragons, se dit Daenerys. Mère des monstres. Qu’ai-je lâché sur le monde ? Je suis reine, mais mon trône est bâti d’os calcinés, et repose sur des sables mouvants. Sans dragons, comment pouvait-elle espérer tenir Meereen et, plus encore, reprendre Westeros ? Je suis du sang des dragons, songea-t-elle. Si ce sont des monstres, j’en suis un aussi. A Dance with Dragons, Daenerys II
Contrairement à la tentative désastreuse d'Aegon V à Lestival, elle parvient à faire naître des dragons, mais même cela ne suffit pas. “Feu et sang” ne peut vouloir dire qu'un règne par la peur, et comme on le voit avec les Lannister, c'est une solution qui ne peut fonctionner que sur le court terme, pas sur le long terme. 
Il était écrit que, le jour du Fléau, toutes les collines à cinq cents milles à la ronde avaient éclaté pour remplir les airs de cendres, de fumées et de feux, des embrasements si torrides que même les dragons dans les cieux avaient été engloutis et consumés. De grandes déchirures s’étaient ouvertes dans le sol, avalant les palais, les temples, des villes entières. Les lacs étaient entrés en ébullition ou s’étaient mués en acide, les montagnes avaient explosé, des fontaines ardentes avaient vomi de la roche en fusion mille pieds dans les airs, des nuées rouges avaient fait pleuvoir le verredragon et le sang noir des démons, et au nord le sol s’était crevassé, effondré sur lui-même, et une mer en fureur s’y était ruée. La plus orgueilleuse ville du monde s’était volatilisée en un instant, son fabuleux empire avait disparu en un jour, les Terres de l’Éternel Été avaient été calcinées, noyées et stérilisées.
Un empire bâti sur le sang et sur le feu. Les Valyriens ont récolté le grain qu’ils avaient semé. A Dance with Dragons, Tyrion VIII

L'idée qu'Aegon le Conquérant était un monarque juste qui a apporté la paix et la stabilité à Westeros est une fable que les Targaryen se sont racontés pendant des siècles. Le Conflans était gouverné par le tyrannique Harren le Noir, et ses vassaux ont soutenu Aegon dans la conquête de cette région ; mais pour le reste du continent, il n'était pas question de justice ou de besoin comme veut nous le faire croire HOTD avec cette débilité de prophétie. Aegon a conquis Westeros parce qu'il en avait l'envie et les moyens. Il était plus un conquérant qu'un dirigeant, laissant cette partie à ses soeurs/épouses. Et des années de guerre ont continué à Dorne, dont les habitants refusaient de se soumettre, causant même la mort de Rhaenys lors d'une énième tentative de conquête de la région. 

Si vous regardez encore plus loin, la conquête de l'Ancienne Ghis par les Valyriens est étrangement similaire à la façon dont Daenerys a conquis la Baie des Serfs, plus spécifiquement Meereen. 
[...] l'Ancienne Ghis, cité bâtie sur l'esclavage. Le nom de son fondateur légendaire, Grazdan le Grand, demeure si révéré qu'on appelle encore ainsi les garçons dans les familles esclavagistes. Selon les plus vieilles chroniques ghiscaries, il institua les corps de légionnaires équipés d'un long bouclier et de trois javelots, les premiers à marcher au pas et à se battre de façon disciplinée. L'Ancienne Ghis et son armée entreprirent de coloniser les alentours, puis de soumettre ses voisins plus éloignés. Ainsi naquit le premier empire, qui domina la région des siècles durant.
C'est de la grande péninsule, sur l'autre rive de la baie des Serfs, que vinrent ceux qui allaient mettre fin à l'Empire ghiscari - mais pas à toutes ses pratiques. Abrités par les Quatorze Flammes, de grandes montagnes volcaniques, les Valyriens apprirent à dompter les dragons et à en faire la plus terrible arme de guerre que le monde ait jamais connue. Les Valyriens prétendaient même descendre des dragons et être parents de ceux qu'ils contrôlaient. Le Trône de Fer : les origines de la saga, Histoire ancienne : l'ascencion de Valyria
Pour faire une comparaison historique, on peut dire que l'Ancienne Ghis est l'équivalent de la civilisation égyptienne, et que les Valyriens étaient l'équivalent de la dynastie des Ptolémées en Egypte, originaires de Macédoine en Grèce. 
Dans cette enfance du monde, cinq grandes guerres légendaires eurent lieu entre les Possessions et l'Ancienne Ghis, et toutes se terminèrent par la victoire des Valyriens sur les Ghiscaris. La cinquième fois, les Possessions veillèrent à ce qu'il n'y en ait pas de sixième. Les remparts en brique de l'Ancienne Ghis, élevés autrefois par Grazdan le Grand, furent rasés. Les colossales pyramides, les temples, les maisons furent livrées à la flamme des dragons. On recouvrit les champs de sel, de chaux et de crânes. Nombre de Ghiscaris périrent, et d'autres, réduits en esclavage, succombèrent en travaillant pour les vainqueurs. Les Ghiscaris, devenus de simples sujets du nouvel empire valyrien, oublièrent avec le temps la langue de Grazdan pour apprendre le haut valyrien. Ainsi meurent les empires alors que d'autres naissent. 
Les vestiges du fier empire de l'Ancienne Ghis sont maigres - quelques cités accrochées à la baie des Serfs comme des chancres, une autre qui se voit comme l'Ancienne Ghis ressuscitée. Car après le Fléau qui s'abattit sur Valyria, les cités de la baie purent briser les derniers fers valyriens et se gouverner seules. Les Ghiscaris rescapés reprirent prestement le commerce des esclaves. Mais alors qu'ils se procuraient jadis des captifs par les conquêtes, ils devaient désormais en acheter et les élever. Le Trône de Fer : les origines de la saga, Histoire ancienne : l'ascencion de Valyria

Après leur conquête, les Valyriens ont fait des Ghiscari survivants leurs esclaves, forcés de mourir dans leurs autres conquêtes ou dans les mines des Quatorze Flammes. Ce cycle a été perpétué, et après le Fléau de Valyria, qui a provoqué la chute des Valyriens et du pouvoir apporté par leurs dragons, les Ghiscari ont repris leur royaume et ont répété ce cycle. Ce n'est pas une nouvelle information que les Valyriens ont fait leur fortune grâce à l'esclavage. Cependant, il est intéressant de noter les similitudes avec la conquête de Daenerys, qui a causé des incendies qui ont détruit des arbres et des pénuries de nourriture qui affectent l'économie en plus de la transition pour sortir d'un modèle basé sur l'esclavage. 
« Vous parliez d’aide. Commercez avec moi, en ce cas. Meereen a du sel à vendre, et du vin…
— Du vin ghiscari ? » Xaro fit la grimace. « La mer fournit tout le sel dont Qarth a besoin, mais je prendrai volontiers la totalité des olives que vous voudrez bien me vendre. De l’huile d’olive, également.
— Je n’en ai pas à proposer. Les esclavagistes ont incendié les arbres. » Depuis des siècles, on cultivait des oliviers sur les bords de la baie des Serfs, mais les Meereeniens avaient bouté le feu à leurs oliveraies quand l’ost de Daenerys avait avancé sur eux, lui laissant traverser des terres brûlées. « Nous replantons, mais il faut sept ans avant qu’un olivier commence à donner des fruits, et trente avant qu’on puisse véritablement le considérer comme productif. » A Dance with Dragons, Daenerys III
Elle n'a pas brûlé les arbres, mais elle a provoqué la mise à sac de Meereen, et les actions des esclavagistes ne sont pas sans rappeller Aerys II “qu'il soit le roi des cendres” s'il était parvenu à brûler tout Port-Réal grâce au feu grégeois. Bizarrement, Daenerys ne réalise pas à quel point elle est dans une position similaire à celle de Robert. Robert n'avait pas de problème à ordonner l'assassinat d'une adolescente de treize ans car elle était “du frai de dragon”, et Daenerys fait aussi des généralités en ordonnant la mort de tout garçon de plus de douze ans portant un tokar. 
Ned dédaigna feindre la surprise. Il savait trop bien que Robert exécrait les Targaryens jusqu’à la démence. Il se rappelait trop bien sa prise de bec violente avec lui, le jour où Tywin Lannister avait eu le front d’offrir au nouveau roi, pour gage de sa loyauté, les cadavres de la femme et des enfants de Rhaegar. Lui-même disant « meurtre » et Robert « guerre ». Il se souvenait trop bien d’avoir protesté que le jeune prince et sa sœur n’étaient que des bambins, et de s’être entendu rétorquer : « Tes bambins ? du frai de dragon, voilà tout ! » Jon Arryn lui-même s’était révélé impuissant à calmer l’orage. Et il se souvenait trop bien de la fureur froide qui l’avait jeté sur les routes, ce jour-là, pour aller livrer dans le sud, seul, les ultimes batailles. Il se souvenait enfin trop bien qu’il avait fallu une autre mort, la mort de Lyanna, et leur deuil commun, pour amener la réconciliation...
En l’occurrence, il résolut de garder son sang-froid. « Votre Majesté le sait, la donzelle n’est guère plus qu’une enfant. Il faudrait être Tywin Lannister, pour assassiner des innocents. » A ce qu’on racontait, les larmes de la fillette tirée de dessous son lit n’avaient nullement ému les tueurs. Et, quoique son frère fût encore au sein, ils n’avaient pas davantage hésité à l’en arracher pour lui fracasser le crâne contre un mur.
« Et jusqu’à quand son innocence durera-t-elle ? répliqua Robert, la bouche mauvaise. Cette enfant-là écartera bien assez tôt les cuisses pour se mettre à pondre des tripotées de dragons. Merci du fléau ! A Game of Thrones, Eddard II

« Immaculés ! » Elle parcourut au galop leur front, sa natte d’or argenté flottant derrière elle, et sa clochette d’argent tintant à chaque foulée. « Tuez Leurs Bontés vos anciens maîtres, tuez les soldats, tuez tout ce qui porte un tokar ou manie un fouet, mais épargnez les enfants de moins de douze ans, et brisez les chaînes de chaque esclave que vous croiserez. » Elle éleva bien haut les doigts de harpie... mais pour les jeter de côté. « Liberté ! entonna-t-elle, dracarys ! dracarys !
— Dracarys ! s’écrièrent-ils en retour, et jamais mot sonnant à ses oreilles n’avait eu tant de suavité. Dracarys ! Dracarys ! » Et, tout autour, des négriers coururent et sanglotèrent et conjurèrent et périrent, et l’atmosphère poussiéreuse se vit saturée de fer et de feu. A Storm of Swords, Daenerys III

Daenerys ne cesse de répéter qu'elle n'est qu'une enfant à 15/16 ans et qu'elle continue d'apprendre, et les gens se servent de cet argument pour justifier ses agissement. Mais ces jeunes garçons vêtus de tokars, leur a-t-elle laissé une chance d'apprendre ? Son intention de mettre un terme à l'esclavage est sans doute inspirante, mais les conclusions qu'elle tire des gens sont les mêmes que font les gens à son sujet. La Rébellion de Robert s'est produite pour se débarasser de la dynasty Targaryen, dont le règne avait déjà été fragilisé par Aerys II qui exécutait de façon arbitraire des nobles et par l'absence des dragons, que les Targaryen ne pouvaient plus utiliser comme moyen de pression. Techniquement, si on suit la logique de Daenerys, aucun tort n'a été fait ni à sa famille, ni à elle, alors que, si la Rébellion était bien justifiée, les meurtres et tentatives de meurtres de femmes et d'enfants ne l'étaient pas. Peu importe comment a tourné Viserys ou comment Daenerys pourrait tourner, rien ne justifiait cela, et on peut même dire que Robert n'a pas donné d'autres possibilités à Daenerys de tourner autrement à cause de l'environnement dans lequel elle a grandi. Elle n'avait aucun foyer, aucune attache, et ainsi elle a continué ce cycle avec d'autres. 

Autre détail, elle n'interdit pas totalement l'esclavage. Elle autorise d'anciens esclaves à se revendre, et garde même le paiement.
« Que souhaitez-vous obtenir de moi, capitaine ?
— Des esclaves, répondit-il. J’ai mes soutes pleines à éclater de peaux de zéquion, d’ambre gris, d’ivoire et de tas d’autres denrées précieuses. J’aimerais les échanger ici contre des esclaves que j’irais vendre à Lys et à Volantis.
— Nous n’avons pas d’esclaves à vendre, dit-elle.
— Ma reine ? » Daario s’avança. « Au bord de la rivière, il y a tout plein de Meereeniens qui demandent la permission de se vendre à lui. Tout plein, plus dru que les mouches. »
Ce fut un choc pour elle. « Ils veulent être esclaves ?
— Ceux qui sont pour ont le parler fleuri de leur noble origine, reine de mon cœur. C’est très coté, des esclaves pareils. On en fera, dans les cités libres, des scribes ou des précepteurs, des chaufferettes et même des prêtres ou des guérisseurs. Ils coucheront dans des lits douillets, mangeront des nourritures riches et habiteront de belles demeures. Ici, ils ont tout perdu, et ils vivent dans la peur et dans la misère.
— Je vois. » Peut-être, au fond, n’était-ce pas si choquant que ce qu’on lui rapportait, si c’était bien vrai..., à propos d’Astapor.
« Tout homme qui veut spontanément se vendre comme esclave est autorisé à le faire. Femme aussi. » Elle leva une main. « Mais interdiction est faite aux parents de vendre leurs enfants. Et au mari sa femme.
— A Astapor, la ville prélevait un dixième du prix, chaque fois qu’un esclave changeait de mains, glissa
Missandei.
— Nous ferons de même », décida Daenerys. Après tout, l’or servait autant que les épées à gagner les guerres. « Un dixième. En pièces d’or, d’argent ou bien en ivoire. Meereen n’a que faire de safran, de girofle ou de peaux de zéquion. » A Storm of Swords, Daenerys VI
Les esclaves n'ont ni possession ni argent. En gros, elle est la seule qui reçoit un paiement - avec des intérêts - et elle accepte cela car il lui faut de l'argent pour financer sa guerre. Elle n'a jamais payé ces esclaves, parce qu'elle n'a jamais eu l'argent pour le faire. Alors qu'elle se fasse payer quand ils se revendent en esclavage ne la présente pas sous un très bon jour, parce que c'est plus que du profit. S'ils étaient des personnes qu'elle avait libéré, qui se sont revendues en esclavage, elle n'est pas supposée les posséder. Mais en faisant cela, elle montre qu'elle ne les voit que comme ses propriétés.

Des gens ont comparé les passages ci-dessus aux interactions de Jon Snow avec le peuple libre - notamment le fait qu'il utilise leur or et leurs bijoux pour régler une dette avec la Banque de Fer et qu'il mette le peuple libre au travail. Mais ce sont plus des juxtapositions que des parallèles, car le peuple libre n'a jamais été esclave avant. Au contraire, pour eux, si ils veulent quelque chose possédé par quelqu'un d'autre, il est dans leur droit de le réclamer s'ils sont assez forts pour attaquer. Ils envahissent Westeros sous le commandement de Mance pour espérer survivre à l'hiver. Ils savaient qu'ils risquaient de mourir et sont donc venus dans le sud pour survivre, mais ce faisant ils ont aussi attaqué aussi bien des soldats que des civils. Donc dans ce cas, la Garde de Nuit était dans son droit d'essayer de défendre le royaume contre eux. C'est vraiment une situation “le héro est le méchant dans le camp d'en face”, mais le manque de discipline et de compréhension des limites au sein du peuple libre finit par pousser les gens à bout. Jon n'est pas un roi - un rôle occupé par Stannis, et il fait plier et abandonner leurs dieux. Stannis et Melisandre les soumettent et la Garde de Nuit n'est pas supposée prendre part aux affaires du royaume. Jon utilise il est vrai des méthodes douteuses, mais il trouve un moyen d'à la fois leur faire respecter les règles et se battre pour le royaume, tout en faisant en sorte qu'ils aient plus de droits et de la nourritre. Il y a une différence entre des gens qui envahissent un pays, deviennent prisonniers de guerre, établissent un contrat et un compromis avec un entremetteur, et des esclaves affranchis faisant partie d'une longue tradition d'esclavage qui se revendent en esclavage avec une reine qui garde l'argent de leur paiement pour financer une guerre sur un autre continent. Ce ne sont pas des situations comparables. 

A Meereen, elle transforme des nobles en esclaves pour les faire travailler aux champs parce qu'il lui faut de la nourriture, ce qu'ont aussi fait les Valyriens quand ils ont pris l'Ancienne Ghis. 

« L’esclavage ne se compare pas à la pluie, insista-t-elle. J’ai subi la pluie et j’ai été vendue. Ce n’est pas la même chose. Nul homme ne souhaite être un bien. »
Xaro haussa les épaules avec langueur. « Il se trouve que, quand j’ai posé le pied sur la rive de votre douce cité, mon regard est par hasard tombé, au bord du fleuve, sur un homme qui avait jadis été un invité dans ma demeure, un marchand qui faisait commerce d’épices rares et de vins de choix. Il allait torse nu, avec sa peau rouge qui pelait, et, de toute évidence, il creusait un trou.
— Pas un trou. Un fossé, pour amener l’eau du fleuve jusqu’aux champs. Nous avons l’intention de planter des haricots. Les champs de haricots ont besoin d’eau.
— Que mon vieil ami est aimable d’aider au terrassement. Et comme cela lui ressemble peu. Se pourrait-il qu’on ne lui ait pas donné le choix sur ce point ? Non, assurément pas. Vous n’avez pas d’esclaves, à Meereen. »
Daenerys rougit. « On paie votre ami en nourriture et en gîte. Je ne peux lui rendre sa fortune. Meereen a besoin de haricots plus que d’épices rares, et les haricots exigent de l’eau.
— Mettriez-vous mes danseurs à creuser des fossés, eux aussi ? Douce reine, dès qu’il m’a vu, mon vieil ami est tombé à genoux et m’a supplié de l’acheter comme esclave et de le ramener à Qarth. »
Elle eut l’impression qu’il venait de la gifler. « Eh bien, achetez-le donc.
— Ne vous déplaise. Je sais que cela ne lui déplaira pas, à lui. » A Dance with Dragons, Daenerys III
Elle ne nomme pas cela esclavage, mais c'est ce que c'est. Même avec les Immaculés, elle ne les paie qu'en repas - ce que faisaient aussi les esclavagistes. Ce n'est pas pour dire qu'elle n'a rien : elle a tenté de mettre un terme à la violence gratuite subie par les esclaves, car elle en a été témoin au premier plan. Mais pas une fois n'évoque-t-elle le concept de travail rémunéré - même pour ceux qu'elle essaye de sauver. C'est un modèle qu'elle reprends de l'organisation d'un khalasar Dothraki, basé sur la force, et bien sûr la capture des vaincus pour les vendre en esclavage. 

Ironiquement, Daenerys se sert aussi de son privilège Targaryen/Valyrien tout en revendiquant le titre de “briseuse de chaîne”, alors que les Valyriens étaient connus pour leur conquête de terres, la capture d'esclaves et l'exploitation de ces derniers dans les Quatorze Flammes pour extraire de l'or et de l'argent. Il y a beaucoup de contradictions dans son souhait d'abolir l'esclavage, tout en se sentant fière d'une culture qui a prospéré grâce à l'esclavage. De plus, elle n'en veut pas à Jorah d'avoir pratiqué l'esclavage et de s'être mis en exil pour éviter une sentence, mais parce qu'il l'a trahie. Daenerys ignore beaucoup d'aspects de l'esclavage et des esclavagistes, si cela lui est profitable. Ce n'est pas seulement parce qu'elle a manqué d'indépendance avant. 

Bien sûr, on ne peut pas s'attendre à ce que Daenerys ne sache tout et ne remette tout en question, car elle est encore très jeune, et malgré ses expériences, assez naïve et ignorante du fonctionnement des villes, des royaumes, et de la façon de gouverner. Elle essaye d'apprendre, en dépit de ses instincts d'agir en conquérante, et elle fait des compromis. Pour garder la paix à Meereen après la mise à sac de la ville, elle doit laisser l'esclavage se passer en dehors de la ville. On ne peut pas arrêter l'esclavage en un seul geste dramatique, surtout après son arrivée violente en tant que conquérante. Ce genre de transition demande beaucoup de temps. Mais tout comme Aegon V, elle ne comprends pas que pour mettre fin à l'oppression, il faut convaincre les nobles de la nécessité de mettre fin à des pratiques injustes, et de comment cela ne leur enlèverait aucun droit ni privilège. Au lieu de ça, voici ce qu'elle fait :
Une riche femme se présenta, dont le mari et les enfants avaient péri en défendant les remparts de la cité. Durant le sac, elle avait fui avec son frère, effrayée. À son retour, elle avait retrouvé sa maison convertie en bordel. Les filles se pavanaient sous ses bijoux et ses vêtements. Elle voulait récupérer ses bijoux et sa demeure. « Qu’elles gardent les vêtements », concédait-elle. Daenerys lui accorda les premiers, mais jugea que la seconde avait été perdue quand elle l’avait abandonnée. A Dance with Dragons, Daenerys I
Cela est assez hypocrite, car c'est ainsi que sa famille a été chassée de Westeros pendant la Rébellion de Robert. Si on suit sa logique, elle n'a donc aucune prétentions au trône puisqu'elle est partie de Westeros. Ses jugements sont plus arbitraires et vindicatifs que justes et équitables ; de plus, elle ne s'arrête jamais pour voir si elle est d'accord ou pas avec les injustices qu'ont subit les nobles. 

Traduction : moi // Source

mardi 25 novembre 2025

Premier acte de rébellion

L’air embaumait la végétation, l’humus et des senteurs inextricables de crin chaud, d’aisselle moite, de cheveu huilé. Le parfum même du pays dothrak. Exclusif, eût-on dit. Daenerys s’en gorgeait, rieuse, lorsqu’un désir subit de fouler ce terreau si dru, si noir et d’y enfouir ses orteils la fît prestement glisser de selle et, laissant brouter la pouliche, se débotter.
Alors fondit sur elle, avec la soudaineté d’un orage d’été, Viserys dont le cheval, brutalisé par le mors, se cabra. « De quel front, écuma-t-il, oses-tu... ! oses-tu me donner des ordres ? des ordres !à moi ? ! » La face cramoisie de rage, il bondit à terre, manqua tomber, reprit vaille que vaille son équilibre et, empoignant sa sœur, se mit à la secouer follement : « Tu oublies qui tu es ! mais regarde-toi ? regarde-toi donc ! »
Il hurlait de plus belle. « Le dragon n’a pas d’ordres à recevoir de toi, comprends-tu ? Je suis le maître des Sept Couronnes, tu m’entends ? Pas le larbin d’une pute à seigneur du crottin ! » Et, tout en lui pinçant atrocement les seins, il martela de nouveau : « Tu m’entends, oui ? »
Or elle le repoussa sans ménagements. Il en demeura médusé, d’abord. Jamais, jusqu’alors, elle n’avait osé le défier. Ni, moins encore, rendre coup pour coup. Puis l’incrédulité fît place, dans ses prunelles lilas, à une fureur qui, en un éclair, le défigura, promettant les pires sévices, sa sœur le savait.
Clac.
Avec un claquement sec, la mèche s’enroula autour de sa gorge et, le tirant violemment en arrière, l’envoya s’étaler dans l’herbe, abasourdi, suffoquant, sous les huées dont les Dothrakis saluaient chacun de ses efforts pour se libérer. Puis l’homme au fouet, le jeune Jhogo, aboya des mots que Daenerys ne put comprendre mais qu’Irri, survenant avec ser Jorah et le reste dukhas, traduisit d’emblée : « Désirez-vous sa tête, Khaleesi ?
—Non ! protesta-t-elle, non... »
Jhogo parut comprendre, mais l’un de ses compagnons émit un commentaire qui déchaîna l’hilarité. « Quaro, reprit Irri, vous suggère de lui enseigner le respect en lui prélevant une oreille. » Cependant, Viserys, à genoux, tentait, sans grand succès mais avec force piaulements inarticulés, de desserrer les lanières qui l’empêchaient de respirer.
« Je ne veux pas qu’on lui fasse de mal. Dis-le-leur », répliqua Daenerys.
Irri s’exécuta. Alors, d’une simple saccade à son fouet, Jhogo fit pirouetter Viserys comme un fantoche et l’envoya, libre enfin mais la gorge zébrée de rouge, à nouveau s’étaler pitoyablement.
« Prenez son cheval », commanda-t-elle à ser Jorah. Viserys la dévisageait, stupide et doutant autant du témoignage de ses oreilles qu’ellemême de parler ainsi. Et pourtant, les mots succédaient aux mots. « Qu’il nous suive à pied jusqu’au khalasar.» C’était là cesser de le traiter en homme, lui infliger, aux yeux des Dothrakis, la peine la plus humiliante, la plus infamante de toutes. « Que chacun le voie tel qu’il est.
— Non ! » hurla-t-il puis, s’adressant au chevalier dans la langue des Sept Couronnes, afin de n’être point compris des autres hommes : « Frappe la, Mormont. Bats-la. Ton roi te l’ordonne. Tue-moi ces chiens dothrak pour lui apprendre. »
Le regard de l’exilé se porta de la sœur, nu-pieds, les orteils souillés d’humus, les cheveux gras d’huile, au frère, tout acier, tout soies, et Daenerys y pressentit le verdict. « Il marchera, Khaleesi », dit-il puis, tandis qu’elle réenfourchait son argenté, il s’empara du cheval du prince.
Toujours affalé à terre, Viserys le regarda faire puis disparaître avec sa sœur sans prononcer un mot, sans esquisser un geste, mais une haine folle empoisonnait ses yeux. A Game of Thrones, Daenerys III

mardi 19 août 2025

Inspirations littéraires, historiques et mythologiques [14/?] : Winterfell & les influences de Tolkien

Parmi les lieux 'symboliques' du ASOIAF Verse, on trouve bien entendu l'arbre coeur de Winterfell.
Ces arbres sont importants, et pas seulement pour la valeur sentimentale qu'ils représentent pour les Stark. Ils sont importants pour les Enfants de la Forêt, car ce sont littéralement leurs maisons. C'est là qu'on trouve les anciens Dieux. Il y a eu une guerre entre ces derniers et les Premiers Hommes qui abbataient ces arbres, jusqu'à ce que soit conclut un pacte sur l'Île des Faces de l'Œildieu dans le Conflans. La Corneille à Trois Yeux vit sous un de ces arbres, et l'arc de Bran est lié à devenir ce dernier, à accepter la magie des Anciens Dieux, et à devenir plus qu'un warg. Les premiers hommes tiraient leurs pouvoirs de la terre et des arbres. Les Autres ont été comparés à la menace du changement climatique provoqué par la déforestation. Bien que la série n'ait pas exploré ce thème, les livres le feront peut-être, en se penchant sur les pouvoirs de vervue et de change peau des Stark, ainsi que la mythologie du Nord et des Premiers Hommes. La série y a tout de même un peu touché avec l'association sentimentale faite de l'arbre coeur de Winterfell. Après avoir repris Winterfell, les Stark ont énormément de scènes dans le bois sacré, presque plus dans les 3 dernières saisons qu'au début de la série. Y-avait-il un thème plus profond que simplement montrer les changements de saisons et le besoin de Bran de ces arbres pour utiliser ses pouvoirs ? Après tout, cet arbre apparaît dans le générique, et c'est le seul lieu du générique où apparaît un arbre. Comme dans la série, il est fort probable que dans les livres Port-Réal soit détruit par Daenerys, rendant futile toute la guerre pour le Trône de Fer, mais en plus, il pourrait y avoir l'équivalent d'un sac de la Comté dans Westeros, et Port-Réal est loin d'être un endroit qui évoque la Comté. Le Nord, c'est là où se trouvent les gens plus simples, et en comparaison du reste du royaume, les Stark donnent plus l'impression d'être les gentils/victimes. Mais Winterfell et le Nord ont déjà été saccagés pas une, mais deux fois : d'abord par Theon et les Greyjoy, et ensuite par les Bolton.
Suite à la mise à sac de Winterfell, Bran songe que :
La pierre est forte, se dit Bran, les racines des arbres plongent fort avant dans le sol, et là-dessous trônent, impassibles, les rois de l'Hiver. Aussi longtemps qu'ils y demeureraient demeurerait de même Winterfell. Winterfell n'était pas mort, il n'était que rompu. Comme moi, songea Bran. Moi non plus, je ne suis pas mort. A Clash of Kings, Bran VII
Il y a un certain ancrage représenté par Winterfell - au sens propre et figuré - et l'arbre sacré en particulier. Les Starks ne réalisent vraiment la valeur de Winterfell qu'après l'avoir quitté et être forcés de s'enfuir pour leur survie. Mais dans un coin de leur esprit, tous pensent un jour y revenir, mais ignorent cette possibilité. Jusqu'à ce qu'ils soient poussés dans des situations où l ameute se retrouvera, d'abord avec Jon et Sansa, peu à peu rejoints par le reste de la fratrie. Winterfell représente la famille, l'enfance, l'innocence, la maison. Mais plus que la pierre, le baral sacré est le cœur de Winterfell, comme le dit Ned.
Sansa semble faire écho à ce sentiment face à l'absence d'arbre sacré dans les Eyriés.
Le jardin, jadis, elle le savait, voulait être un bois sacré, mais la couche d’humus trop mince et le socle rocheux qu’à peine dissimulait-elle n’avaient jamais permis à aucun barral de s’enraciner. Un bois sacré sans dieux, aussi désert que moi. A Storm of Swords, Sansa VII
Ainsi, si une sorte de sac de la Comté devrait se produire, ce ne serait pas la pierre ou le chateau qui serait affecté. Cela s'est déjà produit. Cette fois, ce seront les arbres. Et plus précisement l'arbre auquel on tient tant : l'arbre coeur sacré. Si cela arrive, il est probable que le resposable soit Daenerys, même accidentellement, et sans comprendre les répercussions de ses actions. Pourquoi ? Il y a une réplique qui revient beaucoup dans A Dance with Dragons dans les chapitres de Daenerys : “Un dragon ne plante pas d'arbres.

Ca semble plutôt symbolique, et cela a du sens dans l'arc de Daenerys, de ne jamais vraiment s'ancrer nul part, de passer d'un endroit à un autre en les conquérant, mais sans jamais vraiment être une dirigeante compétente, et en voulant passer au prochain projet. Cela découle du fait que Daenerys a passé une grande partie de sa vie à courrir pour sa vie, sans jamais avoir de stabilité avec une vraie maison/famille/foyer. Le plus proche d'une maison qu'elle ait jamais eu, c'est la maison à la porte rouge avec le citronnier à la fenêtre. Mais plus Daenerys devient puissante, plus cette idée devient distante. Parce que ses dragons et son désir de restaurer son héritage Targaryen la transforme en ce qu'elle détestait chez Viserys.
Même ceux qui ont tué sa famille et l'ont envoyée loin de Westeros - Tywin, Robert, Gregor Clegane, Amory Lorch... - sont morts à présent. Contre qui se venger ? Qu'est-ce qu'elle pourra apporter à Westeros ? Remplacer la tyrannie de Cersei par un autre tyran impulsif ? Elle a de bonnes intentions, mais elle n'est pas une bonne dirigeante à cause de son instinct premier de recourir sans cesse à la violence et à ses dragons pour résoudre les problèmes. C'est une solution à court terme, qui a des conséquences négatives sur le long terme. En fin de compte, elle ne sera même pas comblée en prennant le trône. A cet égard, c'est un personnage tragique, condamnée à devenir ce qu'elle ne veut pas, parce qu'elle n'a aucun endroit où retourner. Daenerys n'a pas de racines, parce qu'elle a peur de regarder en arrière et de se sentir perdue ; et pourtant, en ne voulant pas regarder en arrière, elle détruit les racines des gens, en apportant le chaos dans leurs vies. Les Stark, quant à eux, sont des planteurs. Jon et Sansa touchent à l'administration et au micromanagement bien plus que Daenerys, et c'est pour ça que ses idées ne portent jamais leurs fruits. Elle n'est que actions et discours dramatiques, sans politiques pour suivre. Il y a aussi Bran, qui est le plus connecté à la terre et aux arbres. Mais c'est le cas de tous les Stark, d'une façon ou d'une autre. Dans ASOS, Jon pense même cela :
Rouges, réalisa Jon en sursaut, mais pas du tout comme celles de Melisandre. C'étaient celles d'un barral. Prunelles rouges et babines rouges et blanche fourrure. Sang et os, comme un arbre-cœur. Il est corps et âme aux anciens dieux, lui. Et blanc, de tous les loups l'unique. A Storm Of Swords, Jon XII
Jon fait la distinction entre le rouge de Mellisandre (associé au feu) et le rouge des yeux et des babines de Ghost. Il associe ce dernier à un bois sacré, et en déduit qu'il porte les couleurs d'un arbre coeur. Il ne l'associe pas à la mort ou au sacrifice, mais à la vie, à l'histoire et à la connaissance. “Un dragon ne plante pas d'arbres.” oppose directement Daenerys aux Stark, aux Enfants de la Forêt, et aux Dieux Anciens qui se trouvent dans les arbres, surtout dans le Nord. Cela la met en conflit avec les Stark et avec l'arbre qui nous est si cher.
Ce n'est pas une coincidence que Sansa parle de faire des réserves de nourriture pour l'hiver dans le 7x03, et que l'épisode suivant, Daenerys se lamente du manque de nourriture pour nourrir son armée... avant qu'on ne la voit détruire plusieurs chariots de nourriture avec son dragon sur un champ de bataille où son armée dépassait déjà en nombre les hommes des Lannister (ce champ de bataille avait déjà vu le terrible Champ de Feu plusieurs siècles plus tôt...). Peut-être que Daenerys ne s'est pas rendue compte de ce qu'elle brûlait, mais il n'empêche que ses actions décidées de manirèe impulsive auront des conséquences très négatives sur le long terme. Non seulement l'armée des Lannister n'est pas composée que de ces derniers (la plupart sont des paysans ou hommes qui ne font que suivre leur seigneur lige), mais en plus, elle a détruit des réserves de nourriture qui aurait pu nourrir ses propres armées, ce qui est incroyablement irresponsable. Quand on a autant de pouvoir entre ses mains, on doit faire preuve de plus de contrôle, on ne peut pas se permettre une telle négligence. Si elle est assez irresponsable pour brûler de la nourriture, elle peut aussi brûler par erreur un bois sacré, car non seulement les dragons ne plantent pas d'arbre, ils ne réalisent pas non plus leur valeur. C'est le genre de chose qui a provoqué la création des Autres ! L'argument des Enfants de la Forêt était de ne pas brûler ou couper ces arbres. Melisandre et Stannis brûlent le bois sacré d'Accalmie en sacrifice pour R’hllor. Elle a même une vision de la Corneille à Trois Yeux et de Bran et pense que c'est l'Autre, l'ennemi de R’hllor, et son servant. Melisandre n'est pas très fiable quand il s'agit de lire ses visions, mais le fait qu'elle n'ait eu aucun problème à brûler des arbres coeur montre qu'elle s'oppose à tout ce en quoi croient les Enfants de la Forêt. C'est dans le Nord qu'on trouve le plus ces arbres. Jusqu'à présent, Daenerys n'a parcouru que des terres arrides. Elle n'a pas été en contact avec beaucoup de verdure. Alors ce n'est peut-être pas trop tiré par les cheveux de supposer qu'elle pourrait faire la même chose que Melisandre. Peut-être que ce sera en essayant de détruire les Autres si ils atteignent Winterfell, mais ça n'en serait pas moins horrible pour autant. Ca devient un peu plus inquiétant quand on sait que GRRM s'est inspiré de Tolkien et du Seigneur des Anneaux. Dans cet univers, les arbres sont aussi très importants. Ceux de Valinor sont détruits par la convoitise des humains. Il y a aussi les Ents, des creatures que les Elfes ont créé notamment pour protéger les forêt des orques. Et enfin, la bannière du Gondor est l'arbre blanc de Minas Tirith.

Les elfes ont fait cet arbre à l'image de Telperion, l'un des deux arbres de Valinor. Leurs boutures ont été plantées à différents endroits, donnant lieu à différentes 'versions' de ces arbres. Islidur a volé l'un des fruits de ces arbres et l'a planté en face de sa demeure, après que Sauron lui ait conseillé de le faire. Mais Sauron a ensuite attaqué Islidur et brûlé l'arbre. Islidur a survécu en emportant une bouture de l'arbre, qu'il a planté à Minas Tirith. L'arbre est mort à nouveau à cause d'une épidémie. Une troisième bouture fut plantée et vécut jusqu'à la mort de Belecthor II, l'étendant de l'époque. L'arbre resta tel quel, mort de manque de soins (comme l'arbre mort de Corneilla dans ASOIAF). Saruman a aussi commencé à pratiquer la magie noire pour vaincre Sauron, et brûla des arbres. Malheureusement, en faisant cela il fut corrompu à son tour par le pouvoir de l'Anneau Unique. Pour finir, Aragorn remporta la guerre, unit Arnor et le Gondor, et planta une nouvelle bouture avec l'aide de Gandalf. L'arbre mort fut enlevé et placé dans les tombes royales, avec les honneurs accordés à un monarque. Voilà, les arbres sont importants dans l'univers de Tolkein, et GRRM a totalement été influencé par ce dernier : regardez la bannière du Gondor dans le Seigneur des Anneaux, et celle des Nerbocs de Corneilla dans ASOIAF :
 
Certes, la maison Nerboc n'est pas si importante, et se trouve dans le Conflans... mais ça a une grande importance, en fait. La précédente Corneille à Trois Yeux était Bryden Rivers aka Freuxsanglant. Les gens se souviennent de lui car il était un bâtard Targaryen, la main de deux rois, qu'il avait un réseau d'espions, et qu'il a servi comme Lord Commandant. Il était albino et il avait des yeux rouges et une cicatrice qui ressemblait à un corbeau. Mais les gens oublient souvent autre chose : sa mère était Melissa Nerboc. La maison Nerboc était autrefois une maison royale du Nord, avant que les Rois de l'Hiver les exhilent dans le Conflans. Ils ont un arbre coeur mort dans leur bois sacré. Mais la devise de leur famille honore les Dieux Ancieux (”Les Dieux Anciens vous entendent”), même s'ils ont oublié les histoires des Enfants de la Forêt et pensent qu'ils ne sont que des contes de fée, ce qui est tout aussi menaçant que le “l'hiver vient” des Stark. Freuxsanglant est devenu la Corneille à Trois Yeux à cause de sa connexion aux Premiers Hommes par sa mère, et il arbore l'emblème de cette dernière de façon littérale.
Le Nord se souvient n'est pas qu'un slogan sur l'injustice infligée à Ned Stark et sa famille. Ce slogan ne concerne pas que les Stark. Le Nord se souvient de ses racines, et sait qu'il fut un temps avant que les Andals n'apportent avec eux la Foi des Sept, et que les Targaryen n'apportent leurs dragons. C'est dans les histoires, dans les chansons, qui ont malheureusement disparu parce que personne n'en a gardé de trace écrite. Mais cela fait quand même parti de leur héritage, ils vénèrent toujours les Dieux Anciens. Le Nord se souvient de ce que le reste de Westeros a oublié. Mais le Nord a aussi oublié une partie de son histoire. Le loup géant est important, mais n'est pas grand chose sans les arbres sacrés.
Si le Trône de Fer de Port-Réal brûle, il en sera de même pour son opposé, l'arbre coeur de Winterfell. La destruction de Port-Réal sera plus probablement la conséquence de la colère de Daenerys contre Cersei : elle ne détruira pas juste le Donjon Rouge, puisque son père a placé du feu grégeois sous la ville. Encore une fois, son impulsivité et sa négligence provoquera tout ça. Brûler Winterfell (ou du moins une partie) ainsi que le bois sacré et son arbre coeur sera le “Sac de la Comté” après que les Stark soient rentrés chez eux. C'est bien plus grave que la dernière fois qu'ils ont dû reconstruire la forteresse. Le Trône de Fer et l'Arbre Coeur sont des opposés : fer contre coeur, trône contre arbre. L'un représente le pouvoir, la corruption, la mort, tandis que l'autre représente la vie et la chaleur, même dans le froid hivernal. Devoir reconstruire leur maison leur rappellera quelles sont les priorités. Ils ne comprendront ce qu'ont ressenti les Enfants de la Forêt pas avant d'avoir perdu la maison, et de rentrer dans une maison où l'un de ses emblèmes a été détruit. Alors après la guerre, les Stark pourront planter un nouvel arbre, là où se trouvait le précédent. “Un rêve de printemps” n'est pas seulement la fin de l'hiver, mais aussi la renaissance, de bien des façons. Les dragons ne plantent pas d'arbres, mais les loups le peuvent, puisqu'ils en ont besoin et comprennent ce que signifie leur perte.

Traduction : moi // Source