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samedi 28 février 2026

Le matin

Baelor de Targaryen, Prince de Peyredragon, Main du Roi, Protecteur du Royaume, Héritier du Trône de Fer des Sept Couronnes de Westeros, fut incinéré dans la cour du château de Sorbier, sur la rive nord de la Coquelle. D’autres grandes maisons auraient choisi d’enfouir leur mort dans la terre sombre ou bien de l’abandonner à la froide mer verte mais les Targaryen étaient du sang du dragon et leur fin ne pouvait se faire que dans l’envol des flammes.
Valarr, le jeune prince, veillait debout devant la dépouille de son père. Le fils était plus petit, plus fin, plus beau garçon que le père, dénué de ce nez deux fois brisé qui avait altéré le noble faciès de Baelor. Quand il s’immobilisa pour témoigner maladroitement sa sympathie, largement mêlée de remerciements, le prince Valarr tourna vers Dunk des yeux d’un bleu glacé.
« Mon père n’avait que trente-neuf ans. Il aurait été un grand roi, le plus grand depuis Aegon le Dragon. Pourquoi les dieux l’ont-ils repris et vous ont-ils laissé, vous ? »
Il secoua la tête, éperdu de chagrin.
« Partez, messer Duncan. Partez. »

Le prince Maekar se retourna pour lui faire face.
« Certains prétendent que je voulais tuer mon frère. Les dieux savent que c’est un mensonge mais j’entendrai ces murmures jusqu’au jour de ma mort. Et c’est bien ma masse qui a porté le coup fatal, sans le moindre doute. Les seuls autres adversaires qu’il a affrontés au cours de la mêlée étaient les chevaliers de la Garde royale, à qui leurs vœux interdisaient de faire autre chose que se défendre. Donc, c’était moi. C’est étrange à dire, mais je ne me souviens pas du coup qui lui a brisé le crâne. Est-ce un bien ou une malédiction ? Un peu des deux, sûrement. »
À la façon dont il regardait Dunk, il semblait que le prince attendait une réponse.
« Je ne saurais le dire, Votre Grâce. »
Peut-être aurait-il dû haïr Maekar mais, en cet instant, il éprouvait une étrange sympathie pour cet homme.
« C’est votre masse qui a frappé, messire, mais c’est pour moi que le prince Baelor est mort. Je l’ai donc tué, moi aussi, tout comme vous.
— Oui, admit le prince. Vous les entendrez murmurer ça aussi. Le roi est vieux. Quand il disparaîtra, Valarr montera sur le Trône de Fer à la place de son père. À chaque fois qu’un combat sera perdu ou une moisson gâchée, les idiots diront : "Avec Baelor, ça ne serait pas
arrivé mais le chevalier errant l’a tué." »
Dunk reconnut la justesse de ces paroles.
« Si je n’avais pas combattu, vous m’auriez tranché la main. Et le pied. Parfois, je suis assis sous cet arbre à regarder mes pieds et je me demande si j’ai vraiment besoin d’eux. Comment un de mes pieds peut-il valoir la vie d’un prince ? Sans parler des deux autres, les deux Humphrey, c’étaient des hommes valeureux, eux aussi. »
« Et quelle réponse vous donne votre arbre ?
— Aucune que j’entende. Mais le vieil homme, ser Arlan, quotidiennement, à la tombée du jour, il avait l’habitude de dire : "Je me demande ce que demain apportera." Il n’en savait rien, pas plus que nous. Alors, il se pourrait bien qu’un jour je puisse avoir besoin de ce pied. Que le royaume ait besoin de ce pied, peut-être plus que de la vie d’un prince ? »
Maekar réfléchit à cela, mâchoires serrées sous sa barbe d’argent pâle qui rendait son visage si dur. Il grimaça avant de poursuivre : « Mon plus jeune fils semble s’être pris d’affection pour vous, messer. Il est temps qu’il devienne écuyer mais il me dit qu’il ne servira nul autre chevalier que vous. C’est un garçon désobéissant, comme vous l’avez certainement remarqué. Le prendrez-vous ?

— Moi ? »
Ébahi, Dunk ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit.
« L’Œuf... Aegon, je veux dire... C’est un bon garçon, Votre Grâce, et je sais que c’est un honneur que vous me faites mais... je ne suis qu’un chevalier errant. Juste avant qu’il ne meure, j’ai juré au prince Baelor de le servir.
— C’était présomptueux de votre part, dit Maekar. Qu’a-t-il répondu ?
— Que le royaume avait besoin d’hommes de valeur.
— C’est la vérité. Alors ?
— Je prendrai votre fils comme écuyer. Votre Grâce, mais pas à Summerhall. Pas avant un an ou deux. À mon humble avis, il a connu trop de châteaux. Je le prendrai uniquement s’il m’accompagne sur les routes. »
Le prince Maekar lui lança un regard incrédule.
« Le combat aurait-il troublé ta raison, mon gars ? Aegon est un prince du royaume. En lui coule le sang du dragon. Les princes ne sont pas faits pour dormir dans des fossés et manger du bœuf salé. »
Il vit l’hésitation de Dunk.
« Qu’avez-vous peur de me dire ? Parlez selon votre cœur, messer.
— Daeron n’a jamais dormi dans un fossé, je suis prêt à le parier, dit Dunk très calmement. Et le bœuf qu’a mangé Aerion a toujours été épais, saignant et tendre, pour le moins. »
Maekar Targaryen, prince de Summerhall, dévisagea longuement Dunk, l’enfant des bas-fonds, sans pouvoir réprimer les mouvements spasmodiques de sa mâchoire sous sa barbe d’argent. Finalement, il tourna les talons et s’en fut, sans ajouter le moindre mot. 

Le gamin arriva au matin, juste au moment où le soleil se montrait. Il portait de vieilles bottes, une culotte brune, une tunique de laine tout aussi brune et un vieux manteau de voyage.
« Messire mon père dit que je dois vous servir.
— Vous servir, messer, lui rappela Dunk. Tu peux commencer par seller les chevaux. Noisette est à toi, traite-la avec gentillesse. Je ne veux pas te voir sur Tonnerre à moins que je ne t’y autorise. »
L’Œuf alla chercher les selles.
« Où allons-nous, messer ? »
Dunk réfléchit à cela un moment. « Je n’ai jamais été dans les montagnes Rouges. Ça te plairait de connaître Dorne ? »
L’Œuf sourit. « J’ai entendu dire que les spectacles de marionnettes étaient excellents là-bas. » Le Chevalier Errant

samedi 21 février 2026

Sept

Avertissement de contenu : Descriptions explicites de blessures corporelles TRÈS GRAVES dans ces extraits !! 

Une trompette retentit.
Pendant une fraction de seconde, Dunk se pétrifia, telle une mouche prise dans de l’ambre, tandis que les chevaux démarraient. Une violente panique lui tordit le ventre. J’ai tout oublié, pensa-t-il, affolé, j’ai tout oublié, je vais me couvrir de honte, je vais tout perdre.
Tonnerre le sauva. À la différence de son cavalier, le grand étalon brun savait précisément ce qu’il devait faire. Il se lança au trot.
Alors, l’entraînement de Dunk reprit le dessus. Il donna au cheval un léger coup d’éperon, tout en abaissant sa lance. Dans le même mouvement, il leva son bouclier de façon à protéger l’essentiel de son flanc gauche, tout en le gardant incliné pour dévier les coups. Chêne et fer, gardez-moi de l’enfer.
Il essaya de ne pas regarder la pointe d’acier aiguisée terminant la lance noire d’Aerion, qui grossissait à chaque foulée. Le dragon, regarde le dragon, s’ordonna-t-il. La grosse bête à trois têtes couvrait le bouclier du prince, ailes rouges et feu d’or. Non, regarde uniquement là où tu veux frapper, se rappela-t-il subitement. Mais sa lance avait déjà commencé à dévier hors de la ligne. Dunk essaya de corriger, mais il était trop tard. Il vit sa pointe heurter le bouclier d’Aerion, frapper le dragon entre deux de ses têtes, creusant un sillon dans une flamme peinte. Un craquement étouffé retentit et la force de l’impact ébranla Tonnerre sous lui, le faisant trembler. Une fraction de seconde plus tard, quelque chose lui heurta le flanc avec une force effroyable. Les chevaux se percutèrent violemment.

Tonnerre trébucha. La lance de Dunk éclata et lui échappa. Puis il se retrouva derrière son adversaire, s’accrochant à la selle dans un effort désespéré pour ne pas tomber. Tonnerre dérapa sur le sol boueux et Dunk sentit ses antérieurs se dérober. Ils glissèrent irrémédiablement. L’étalon plia les jambes.
« Debout ! rugit Dunk en lui labourant le flanc de ses éperons. Debout, Tonnerre ! »
Et, dans un effort terrible et désespéré, le vieil étalon parvint à se redresser.   
Dunk s’accrocha à son encolure. Une atroce douleur lui labourait le flanc et son bras gauche pendait. La lance d’Aerion avait traversé le chêne et le fer ; trois pieds de frêne brisé et d’acier émergeaient de sa poitrine. De la main droite, Dunk saisit le morceau de lance juste sous la pointe et tira sauvagement. Un flot de sang jaillit, ruisselant à travers les mailles de son haubert, maculant son manteau. L’univers tournoya. Il crut un instant qu’il allait perdre connaissance. Vaguement, à travers la douleur, il entendit des voix crier son nom. Son beau bouclier était inutile à présent. Il le jeta... il jeta son bel orme et son étoile filante pour dégainer son épée, mais la souffrance était telle qu’il ne pensait pas être capable de la soulever. 

Faisant volter Tonnerre, il essaya de voir ce qui se passait sur le terrain. Messire Humphrey Hardyng s’accrochait à la crinière de son cheval, visiblement blessé. L’autre Humphrey gisait, immobile, dans une mare de boue ensanglantée, une lance brisée plantée dans l’aine.
Il vit le prince Baelor galoper droit devant, la lance encore intacte, et désarçonner un des chevaliers blancs. Un autre des chevaliers de la Garde royale était déjà à terre et Maekar avait lui aussi été éjecté de sa selle. L’épée à la main, le troisième chevalier blanc repoussait messire Robyn Rhysling.
Aerion, où est Aerion ? Soudain, le bruit formidable de sabots broyant le sol lui fit tourner la tête. Tonnerre beugla et rua, tandis que l’étalon gris l’éperonnait de plein fouet. Cette fois, il n’y avait aucun espoir d’éviter la chute. La longue épée de Dunk lui échappa et le sol vint à sa rencontre. Il s’écrasa à terre avec une violence qui lui broya les os, lui arracha les poumons. La douleur le submergea, si aiguë qu’il sanglota. Pendant un instant, il resta là, immobile sur le sol, aussi inerte qu’un tas de ferraille.
Dunk le crétin, qui s’imaginait pouvoir devenir chevalier... Il savait qu’il devait se remettre debout s’il ne voulait pas mourir. Gémissant, incapable de respirer, il se força à prendre appui sur ses mains et ses genoux, totalement aveuglé, les fentes de son casque étant bouchées par de la boue. Titubant en aveugle, il parvint à se dresser sur ses jambes. Il gratta la boue d’un doigt couvert de fer et...
Le dragon apparut au-dessus de lui. Il avait trois têtes et des ailes comme des flammes, rouges, jaunes et orange. Et il ricanait. « Es-tu déjà mort, chevalier errant ? Demande grâce et admets ton crime, et peut-être que je ne réclamerai qu’une main et un pied. Oh, et puis tes dents, mais qu’est-ce que quelques dents ? Un homme comme toi peut vivre des années avec de la bouillie d’avoine. »
À nouveau, le dragon éclata de rire.
« Non ? Alors mange ça ! »
La boule hérissée de clous monta haut dans le ciel avant de tomber sur lui à la vitesse d’une étoile filante. 

Dunk eut le réflexe, va savoir comment, de rouler de côté. Il ignorait d’où lui venait cette force, mais il la trouva. Il se jeta dans les jambes d’Aerion, lançant un bras enveloppé de fer autour de sa taille, l’attirant avec lui dans la boue. Le prince poussa un juron tandis que Dunk roulait sur lui. À quoi lui sert sa masse, maintenant ? Le prince essaya de le frapper au visage avec la tranche de son bouclier mais ce fut son casque cabossé qui encaissa l’impact.
Aerion était fort mais Dunk l’était plus encore, et surtout plus grand et plus lourd. Il saisit le bouclier à deux mains et le tordit jusqu’à ce que les lanières se déchirent. Puis il l’abattit sur le casque du prince, encore et encore, broyant les flammes d’émail. L’écu d’Aerion était plus épais que celui de Dunk, taillé dans du chêne solide bardé d’acier. Une flamme se brisa. Puis une autre. Le prince avait perdu toutes ses flammes bien avant que Dunk n’arrête de frapper. Aerion lâcha finalement la poignée de sa masse inutile pour dégainer le poignard glissé dans sa ceinture. Il parvint à le sortir de son fourreau mais, d’un coup de bouclier sur le poignet, Dunk le lui fit sauter de la main.
Il aurait pu vaincre messer Duncan le Grand mais il ne pouvait rien contre Dunk des Bas-Fonds. 
« RENDS-TOI ! hurla-t-il.
— Je me rends », murmura le dragon, sans presque remuer ses lèvres blêmes. 
Dunk se dressa et souleva sans ménagement le prince Aerion. Arrachant les lanières de son casque, il s’en débarrassa. Aussitôt, il fut noyé de bruits et d’images : des grognements et des jurons, les cris de la foule, un étalon qui hurlait, un autre, dépourvu de cavalier, qui galopait de long en large sur le terrain. Partout, l’acier cognait l’acier. Raymun et son cousin se lardaient de coups devant la tribune d’honneur, tous deux à pied. Leurs boucliers n’étaient plus que monceaux d’échardes, la pomme rouge et la verte se trouvaient toutes deux réduites en miettes. Un des chevaliers blancs portait son frère inconscient hors du terrain. Le troisième gisait à terre et Orage Moqueur avait rejoint le prince Baelor dans son combat contre le prince Maekar. Masses, haches et épées montaient et descendaient, martelant casques et boucliers. Maekar prenait trois coups pour chacun de ceux qu’il rendait, et Dunk comprit que ce serait bientôt terminé. Je dois arrêter tout cela avant que l’un d’entre nous se fasse tuer, se dit-il.

« Dis-leur ! » ordonna-t-il à son ennemi.
Le prince Aerion cracha de l’herbe et de la terre puis articula péniblement : « Je retire mon accusation. »
Après cet instant mémorable, Dunk n’aurait su dire s’il avait quitté le terrain sur ses propres jambes ou si on l’avait porté. Il se souvenait de la douleur lancinante qui avait repris possession de son corps, et aussi de s’être demandé avec émerveillement et incrédulité : je suis vraiment chevalier, à présent ? Je suis vraiment un champion ?
L’Œuf l’aida à enlever ses jambières et ses protections d’épaules, secondé de Raymun et de Pâte d’Acier. Mais Dunk était trop hébété pour les différencier nettement. Il sentait des mains, des doigts, percevait des voix. Rapidement cependant, Pâte d’Acier se distingua par ses plaintes : « Regardez ce qu’il a fait de mon armure ! La v’là toute trouée et cabossée. Et va falloir que je la découpe sur lui, ma parole !
— Par les dieux, la pointe de la lance s’est profondément enfoncée dans les chairs ! entendit-il s’exclamer Raymun. Cela le tuera sûrement si on...
— Soûlez-le et versez de l’huile bouillante dessus, suggéra quelqu’un. C’est ainsi que procèdent les mestres.
— Du vin ! »
Cette nouvelle voix possédait une étrange résonance métallique.
« Pas d’huile, cela le tuera. Du vin bouillant. J’enverrai mestre Yormwell s’occuper de lui une fois qu’il aura fini de soigner mon frère. »

Un grand chevalier se tenait auprès de lui. Son armure noire était marquée et déformée par de nombreux coups. Le prince Baelor. Le dragon écarlate sur son casque avait perdu une tête, ses deux ailes et la plus grande partie de sa queue.
« Votre Grâce, dit Dunk. Je suis à votre service. S’il vous plaît. À votre service. Je suis votre homme. »
Le chevalier noir posa une main sur l’épaule de Raymun pour se stabiliser.
« J’ai besoin d’hommes de votre valeur, messer Duncan. Le royaume... »
Sa voix semblait curieusement déformée. Peut-être s’était-il mordu la langue.
Dunk était très fatigué. Il avait du mal à rester éveillé.
« Votre homme... » murmura-t-il une fois de plus.
Le prince tourna lentement la tête de part et d’autre.
« Messer Raymun... Mon casque, si vous le voulez bien. La visière... la visière est cassée et mes doigts... mes doigts sont comme du bois...
— Tout de suite, Votre Grâce. »
Raymun saisit le heaume du prince à deux mains et grogna :
« Pâte, mon bon, aidez-moi. »
Pâte d’Acier s’approcha avec un outil.
« Il est écrasé à la base, Votre Grâce, sur le côté gauche. Mais c’est du bon acier, pour avoir résisté à un choc pareil.
— La masse de mon frère, sûrement, dit Baelor d’une voix épaisse. Il est fort. »
Pâte souleva le casque défoncé. 

« Par tous les... O dieux, ô dieux, ô je vous en prie... » Dunk vit quelque chose de rouge et humide tomber du casque. Quelqu’un poussa un cri aigu, terrible. Sur le morne ciel de plomb, le grand prince en armure noire vacilla. Il ne lui restait que la moitié du crâne. Dunk vit le sang rouge et l’os pâle en dessous et quelque chose d’autre, quelque chose de spongieux, d’un gris bleuâtre. Une étrange expression de trouble passa sur le visage de Baelor, comme un nuage passe devant le soleil. Il leva la main pour se toucher le cou avec deux doigts... oh, si légèrement... Puis il tomba.
Sur Dunk. Les autres racontèrent plus tard à celui-ci qu’il avait ordonné :
« Debout ! »
Mais il ne s’en souvint jamais, et le prince ne se releva pas. Le Chevalier Errant

samedi 14 février 2026

Alliés

Daeron grimaça.
« Un seul chevalier !
— Messire Steffon est parti recruter des amis à lui.
— Je peux vous trouver des chevaliers moi aussi, dit l’Œuf.
— L’Œuf, répondit Dunk, gêné, je vais combattre tes propres frères. Je ne peux te demander de m’aider.
— Mais vous ne ferez aucun mal à Daeron, puisqu’il a été convenu qu’il tomberait. Quant à Aerion... Je me souviens... quand j’étais petit, il avait l’habitude de venir dans ma chambre la nuit pour me mettre un couteau entre les jambes. Il avait trop de frères, disait-il, alors peut-être qu’une nuit, il ferait de moi une sœur qu’il pourrait épouser. Il a jeté mon chat dans le puits. Il prétend que ce n’est pas lui mais il ment tout le temps. »
Le prince Daeron haussa les épaules avec lassitude.
« L’Œuf dit vrai. Aerion est un monstre. Il s’imagine être un dragon qui a pris forme humaine. C’est pour cela qu’il a si peu apprécié le spectacle de marionnettes. Quel dommage qu’il ne soit pas né Fossovoie ! Il se serait pris pour une pomme et nous aurions
tous été bien plus tranquilles. »
Il se pencha pour ramasser son manteau et le secouer pour en chasser la pluie.
« Je dois retourner au château avant que mon père ne se demande pourquoi je mets aussi longtemps pour affûter mon épée mais, avant de partir, je voudrais vous entretenir en privé, messer Duncan. Voulez-vous m’accompagner ? »
Dunk l’examina avec suspicion puis rengaina sa dague.
« Si vous le souhaitez, Votre Grâce. De toute manière, je dois aller chercher mon bouclier.
— L’Œuf et moi allons trouver les chevaliers qui vous manquent », promit Raymun.
Le prince Daeron remit son manteau, prenant bien soin de baisser sa capuche sur son visage, et ils se dirigèrent vers les chariots des marchands.

« J’ai rêvé de vous, commença le prince.
— C’est ce que vous avez dit à l’auberge.
— Eh bien, c’est exact. Mes rêves ne sont pas comme les vôtres, messer Duncan. Les miens révèlent la vérité. Ils me font peur. Vous me faites peur. Voyez-vous, j’ai rêvé de vous et d’un grand dragon. Une bête gigantesque, avec des ailes si grandes qu’elles auraient pu recouvrir toute cette plaine. Il était tombé sur vous mais vous étiez vivant, et le dragon était mort.
— L’avais-je tué ?
— Je ne saurais le dire mais vous étiez là et le dragon aussi. Autrefois, nous autres, Targaryen, étions les maîtres des dragons. À présent, ils ont disparu mais nous sommes restés. Je ne tiens pas à mourir aujourd’hui. Les dieux seuls savent pourquoi, mais c’est ainsi. Alors, accordez-moi une faveur et assurez-vous que c’est Aerion que vous truciderez.
— Je ne tiens pas non plus à mourir, dit Dunk.
— Eh bien, ce ne sera pas moi qui vous tuerai, messer. Je retirerais volontiers mon accusation mais cela ne servirait à rien tant qu’Aerion ne retire pas la sienne. » Il soupira. « Il se peut que mon mensonge vous coûte la vie. S’il en est ainsi, je le regrette. De toute manière, je suis voué à un enfer quelconque, je le sais. Un enfer sans vin, sûrement. »
Il frissonna et ils se séparèrent là, dans la pluie fine et froide.

« Messer Duncan ! » appela une voix dans l’obscurité. Dunk pivota pour découvrir Pâte d’Acier debout derrière lui, une lanterne de fer à la main. « Si tu es venu chercher ton bouclier, elle me l’a laissé. »
« Où est-elle partie ?
— S’en sont retournées à Dorne. L’oncle de la fille a de la jugeote. Plus loin on est, plus vite on est oublié. Rester, c’était s’exposer au regard mortel du dragon. Pis il s’est dit qu’il valait mieux qu’elle vous voie pas mourir. »
L’homme se dirigea vers le fond du chariot où il fouilla un moment dans l’ombre, avant de revenir avec le bouclier.
« Le rebord était en vieil acier pire que de la merde, rouillé et cassant, dit-il. J’y en ai posé un autre deux fois plus épais et j’y ai rajouté des plaques par-derrière. Il sera plus lourd mais plus solide. La fille a fait la peinture. »
Son travail dépassait tout ce qu’il aurait pu espérer. Même à la lueur de la lanterne, les couleurs du coucher de soleil déployaient leur somptueux chatoiement. L’arbre, grand, fort et noble, éclatait de vérité. L’étoile filante faisait comme une griffe brillante sur le ciel en bois de chêne. Malgré la qualité du dessin, quelque chose chiffonnait Dunk. Il dut regarder plusieurs minutes avant de découvrir de quoi il s’agissait. L’étoile tombait. Quelle sorte de blason était-ce là ?
Tomberait-il aussi vite ? Et le coucher de soleil annonçait la nuit...
« J’aurais dû garder le calice ! » s’exclama-t-il, soudain déprimé. « Au moins, il avait des ailes pour s’envoler, et ser Arlan disait toujours que la coupe était pleine de loyauté, d’amitié autant que de bonnes choses à boire. Ce nouveau blason, on dirait un présage de mort.
— L’orme est vivant, fit observer Pâte d’Acier. Regardez comme les feuilles sont vertes... Des feuilles d’été, pour sûr. J’ai vu des boucliers avec des crânes, des loups, des corbeaux, et même des pendus ou des têtes ensanglantées dessus. Ça les empêchait pas de protéger ceux qui les portaient, comme le fera celui-ci. Vous vous souvenez du dicton ? Chêne et fer...
— ... protégez-moi de l’enfer », acheva Dunk.

Ils sont bien nombreux à venir me voir mourir, se dit amèrement Dunk mais il se trompait lourdement sur le compte de ces gens. Quelques pas plus loin, une voix de femme lui parvint : « Bien de la chance à toi. »
Un vieil homme sortit de la foule et lui tendit la main.
« Qu’les dieux vous donnent la force, messer ! »
Puis un mendiant en haillons prononça une bénédiction sur son épée et une jeune fille lui embrassa la joue.
Ils sont avec moi.
« Pourquoi ? demanda-t-il à l’armurier. Que suis-je pour eux ?
— Un chevalier qui s’est souvenu de ses vœux. »
Raymun les attendait à l’extrémité sud du terrain, tenant par la bride le cheval de son cousin et celui de Dunk. Puis il vit les autres : le borgne à la barbe poivre et sel, le jeune chevalier aux rayures jaunes et noires avec la ruche sur son bouclier. Robyn Rhysling et Humphrey Beesbury, se dit-il avec stupéfaction. Et messire Humphrey Hardyng aussi. Hardyng était monté sur le destrier rouan d’Aerion, à présent bardé de ses losanges rouges et blancs.
D’une tête de plus que Raymun, presque aussi grand que Dunk, messire Lyonel portait un manteau d’or frappé du cerf couronné de la maison Baratheon ainsi que son casque aux bois spectaculaires sous le bras. Dunk lui offrit sa main. 
« Il n’y a pas eu de jugement des Sept depuis une bonne centaine d’années, le saviez-vous ? Je n’allais pas rater l’occasion de combattre les chevaliers de la Garde royale et de tordre le nez au prince Maekar du même coup. »
Dunk était en armure quand messire Steffon se présenta enfin.
« Raymun, appela-t-il, mon armure, je te prie. »
— Messire Steffon, dit Dunk, où sont vos amis ? Nous ne sommes que six pour l’instant. Il nous faut encore un chevalier.
— Je crains qu’il ne vous en faille deux. Je suis le septième, le reprit messire Steffon avec un sourire, mais pour l’autre camp. Je combats pour le prince Aerion et les accusateurs. »
Toujours souriant, il enfila son deuxième gantelet, tourna les talons et traversa le pré jusqu’à son destrier. Tous le contemplaient avec mépris mais aucun ne fit le moindre geste pour l’arrêter. Dunk suivit Steffon des yeux tandis qu’il traversait le terrain sur sa monture. Ses poings étaient serrés, autant que sa gorge, et il était incapable de prononcer le moindre mot. De toute manière, rien de ce que j’aurais pu dire ne l’aurait fait changer d’avis. « Faites-moi chevalier. »
Le saisissant par l’épaule, Raymun força Dunk à se retourner.
« Je prendrai la place de mon cousin. Messer Duncan, faites-moi chevalier. »
Il posa un genou en terre.

Orage Moqueur fit un geste impatient de la tête. « Allez-y, messer Duncan. Je vais faire prononcer ses vœux à Raymun. »
Il tira son épée et écarta Dunk d’une bourrade. « Raymun de Fossovoie, commença-t-il solennellement en posant la lame sur l’épaule droite de l’écuyer, au nom du Guerrier, je te demande d’être brave. »
L’épée passa sur l’épaule gauche.
« Au nom du Père, je te demande d’être juste. »
Retour sur la droite.
« Au nom de la Mère, je te charge de défendre le faible et l’innocent. »
La gauche.
« Au nom de la Damoiselle, je te charge de protéger toute femme... »

Dunk poussa Tonnerre le long de la tribune remplie de chevaliers.
« Messeigneurs, clama-t-il haut et fort, l’un d’entre vous se souvient-il de ser Arlan de Pennytree ? J’étais son écuyer. Nous avons servi nombre d’entre vous. Mangé à vos tables, dormi dans vos châteaux. C’était un homme bon, et il m’a enseigné l’art d’être chevalier. Pas seulement à manier l’épée et la lance, mais aussi à préserver l’honneur. "Un chevalier doit défendre l’innocent", disait-il. Et je n’ai jamais rien fait d’autre. Il me manque encore un chevalier pour combattre à mes côtés. Un seul, c’est tout. »
Ravagé, Dunk fit faire volte-face à Tonnerre qu’il lança au galop devant ces hommes au visage pâle et froid. Le désespoir le fit hurler.
« N’Y A-T-IL DONC AUCUN VRAI CHEVALIER PARMI VOUS ? »
Seul le silence lui répondit. 

Puis une voix s’éleva : « Je me joindrai à messer Duncan. »
Un étalon noir émergea de la brume sur la rivière, un chevalier noir sur son dos. Dunk vit le dragon sur le bouclier, l’émail rouge de la crête surmontant le casque avec ses trois gueules rugissantes. Le petit prince... Les dieux soient loués ! est-ce vraiment lui ? « Je ne pensais pas entrer en lice à Sorbier, messire, aussi n’ai-je pas apporté mon armure. Mon fils a eu la bonté de me prêter la sienne. »
Le prince Baelor souriait presque tristement.
La confusion s’empara des accusateurs. Le prince Maekar s’avança au galop.
« Frère, aurais-tu perdu la raison ? Cet homme a attaqué mon fils. »
Il désignait Dunk d’un doigt couvert de fer.
« Cet homme a protégé le faible, comme tout vrai chevalier doit le faire, répliqua Baelor. Laissons les dieux décider s’il a eu raison ou non. » Le Chevalier Errant

samedi 7 février 2026

Révélations, actions & conséquences

L’Œuf surgit dans la tente, haletant. Sa capuche était de nouveau tombée sur ses épaules et la lueur du brasier se reflétait dans ses immenses yeux sombres.
« Venez ! Venez tout de suite ! Il est en train de lui faire du mal ! »
Surpris, Dunk se redressa.
« Qui ça ?
— Aerion ! cria le garçon. Il lui fait du mal. À la fille des marionnettes. Vite ! »
Aussitôt, il perçut des cris en provenance de l’allée des marchands et vit l’Œuf courant, là-bas au loin. Dunk se lança à sa poursuite. Ses jambes étant bien plus longues que celles du gamin, il ne tarda pas à le rattraper.
Le petit théâtre de fortune gisait, brisé, sur le sol, près de la grosse Dornienne qui pleurait. Un soldat lui arracha les pantins représentant Florian et Jonquil pour y mettre le feu. Trois autres gardes ouvraient des coffres et en renversaient le contenu pour le piétiner. Le dragon de bois peint était en miettes : une aile brisée ici, la tête là, la queue en trois morceaux. Et au milieu de tout cela se dressait le prince Aerion, resplendissant dans son manteau de feu aux longues manches, tordant le bras de Tanselle. À genoux, elle le suppliait. Aerion l’ignorait. D’une poigne de fer, il la força à ouvrir la main pour lui saisir un doigt. Dunk resta figé stupidement, n’arrivant pas à en croire ses yeux. Puis il entendit un crac et Tanselle hurla.
Alors, il se précipita.

L’homme d’Aerion qui essaya de le retenir s’envola par-dessus les premiers spectateurs. En trois grands pas, Dunk eut rejoint le prince, qu’il attrapa par l’épaule, l’obligeant à se retourner. Il avait depuis longtemps oublié son épée et sa dague, et tout ce que l’Ancien lui avait enseigné. Son poing décolla Aerion de terre, sa botte le cueillit en plein ventre. Quand Aerion voulut s’emparer de son couteau, Dunk lui écrasa le poignet d’un coup de talon et lui expédia un nouveau coup de pied dans la bouche. Il aurait continué à le frapper à mort si les hommes du prince ne s’étaient pas jeté sur lui : un à chaque bras et un troisième sur le dos. Il se débattit furieusement mais dès qu’il en chassait un, deux autres survenaient.
Finalement, ils parvinrent à le mettre à terre, lui clouant bras et jambes au sol. Aerion se releva, explorant sa bouche en sang d’un doigt prudent.
« Tu m’as cassé une dent, se plaignit-il, on va donc commencer par te briser toutes les tiennes. Pourquoi as-tu jeté ta vie aux ordures ? Pour cette putain ? »
Tanselle était recroquevillée à terre, tenant sa main blessée.
« Elle n’en vaut pas la peine, reprit-il. Et c’est une traîtresse. Le dragon ne doit jamais être vaincu. »
Il porta à nouveau la main à sa bouche avant de se tourner vers un de ses hommes.
« Trouve un marteau, Wate, commanda-t-il, et brise-lui toutes les dents. Ensuite, éventre-le. Montre-lui la couleur de ses entrailles ! »

« Non ! fit une voix d’enfant. Ne le touchez pas ! » Par les dieux, le gamin ! Il est brave... et inconscient, songea Dunk, tentant en vain de dégager ses bras des hommes qui le maintenaient.
« Tiens ta langue, stupide gamin. Va-t’en. Fuis. Ils vont te faire du mal ! » L’Œuf s’approcha.
« Non, ils ne le feront pas. S’ils le font, ils devront en répondre devant mon père. Et aussi devant mon oncle. Lâchez-le, je vous dis. Wate, Yorkel, vous me reconnaissez. Obéissez. »
Les mains retenant son bras gauche l’abandonnèrent puis ce fut au tour des autres. Dunk ne comprenait pas ce qui se passait. Les hommes d’armes reculaient. L’un d’entre eux alla même jusqu’à s’agenouiller. Puis la foule s’écarta pour livrer passage à Raymun Fossovoie. Il avait revêtu son casque et sa cotte de mailles et sa main reposait sur la garde de son épée. Derrière lui, son cousin Steffon avait déjà dégainé la sienne et, avec lui, la demi-douzaine d’hommes d’armes arborant la pomme rouge sur leur poitrine.
Le prince Aerion ne leur accorda pas la moindre attention.
« Espèce de petit morveux impudent », dit-il à l’Œuf, crachant du sang aux pieds du garçon. « Qu’est-il arrivé à tes cheveux ?
— Je les ai rasés, cher frère, répliqua tranquillement le gamin, pour ne pas te ressembler. »

L’après-midi remplaça la matinée. Au loin, la rumeur du tournoi faiblit lentement avant de mourir. Le crépuscule commença à se glisser dans la cellule mais Dunk restait toujours assis devant la fenêtre, fixant les ombres qui se rassemblaient au-dehors tout en essayant d’ignorer les plaintes de son ventre vide.
C’est alors qu’il entendit des bruits de pas tout proches et le tintement de lourdes clés de fer. Il déplia sa longue carcasse et se dressa au moment où la porte s’ouvrait. Deux gardes entrèrent dont l’un portait une lampe à huile. Un serviteur les suivait avec un plateau de nourriture. Enfin apparut l’Œuf.
« Laissez la lampe et la nourriture et partez », leur ordonna le garçon.
— Il n’y a pas de couteau, observa-t-il. Ont-ils peur que je te poignarde, petit ?
— Ils ne m’ont pas dit de quoi ils avaient peur. Mon oncle affirme que je dois humblement vous demander pardon pour vous avoir trompé.
— Ton oncle, réfléchit Dunk. Il doit s’agir du prince Baelor ? »
Le garçon semblait à l’agonie.
« Je n’ai jamais voulu vous mentir.
— Mais tu l’as fait. Sans vergogne. En commençant par ton nom. Qui a jamais entendu parler d’un prince nommé l’Œuf !
— C’est le diminutif d’Aegon. C’est mon frère Aemon qui m’a surnommé ainsi, celui qui est à la Citadelle pour apprendre à devenir médecin. Et Daeron m’appelle l’Œuf, lui aussi, de temps en temps, tout comme mes sœurs. »
— Pourquoi as-tu agi ainsi ? Pour me faire une mauvaise farce ? Pour te moquer d’un stupide chevalier errant ?
— Non. »
Les yeux du garçon étaient emplis de larmes mais il ne les baissait pas et continuait à lui faire vaillamment face.
« Je croyais que tu étais comme moi, dit-il. Peut-être l’es-tu, après tout. Mais pas de la façon que j’imaginais.
— Nous venons quand même tous deux de Port-Réal », fit le garçon avec espoir.
Dunk ne put s’empêcher de rire.
« Oui ; toi, tu es né au château, et moi dans vos poubelles.
— Ce n’est pas si loin, messer. »
Dunk mordit dans un oignon.
« Faut-il que je t’appelle Altesse, Votre Grâce ou quelque chose de ce genre ?
— À la cour, admit le garçon. Autrement, vous pouvez continuer à m’appeler l’Œuf, si vous voulez, messer.
— Que vont-ils faire de moi, l’Œuf ?
— Mon oncle veut vous voir. Quand vous aurez fini de manger, messer. »
Dunk repoussa le plateau et se leva.
« J’ai fini, alors. J’ai déjà frappé un prince, je n’ai pas intérêt à en faire attendre un autre. » 

Lord Sorbier avait cédé ses propres appartements au prince Baelor pour la durée de son séjour. Ce fut donc dans le solarium du maître du château que l’Œuf – non, Aegon, il allait devoir s’y faire ! – conduisit Dunk. Baelor lisait, assis près d’une chandelle. Le chevalier errant s’agenouilla devant lui.
« Aegon aurait dû venir me trouver en voyant son frère s’attaquer à ces saltimbanques. Au
lieu de cela, il a couru vers vous. Ce n’était pas un service qu’il vous rendait. Quant à vous, messer, ce que vous avez fait... Eh bien, je crois que j’aurais agi exactement pareil, mais je suis un prince du royaume, pas un chevalier errant. Il n’est jamais sage de frapper le petit-fils d’un roi, quelle qu’en soit la raison. »
Dunk acquiesça avec morosité. L’Œuf lui tendit un gobelet d’argent rempli de vin. Il l’accepta et but une longue gorgée.
« Je hais Aerion, déclara l’Œuf avec véhémence. Et je n’avais pas d’autre choix que d’aller trouver messer Duncan, mon oncle, le château était trop loin.
— Aerion est ton frère, répliqua le prince avec fermeté, et les septons disent qu’on doit aimer ses frères. Aegon, laisse-nous à présent, je désire parler à messer Duncan en privé. »
Le garçon posa la carafe de vin et s’inclina avec raideur.
« Comme vous voulez, Votre Grâce. » Il disparut derrière la porte qu’il referma doucement derrière lui.
Baelor Briselance dévisagea longuement Dunk. « Messer Duncan, permettez-moi une question délicate... Êtes-vous vraiment un bon chevalier ? Possédez-vous un réel talent, les armes à la main ? » Dunk ne sut que répondre.
Le prince but une gorgée de vin avant de poursuivre :
« Quoi qu’il en soit, peu importe ce que mon frère croit ou pas, un fait demeure : vous avez levé la main sur un prince du sang. Pour cette offense, vous devez être jugé, condamné et puni.
— Puni ? »

« Un jugement des Sept, dit le prince Aerion en souriant. C’est mon droit, je crois, non ? »
Fronçant les sourcils, le prince Baelor eut un geste d’impatience. À sa gauche, Sorbier hocha lentement la tête.
« Pourquoi ? demanda le prince Maekar, se penchant vers son fils. Aurais-tu peur d’affronter seul ce chevalier errant et de laisser les dieux décider de la véracité de tes accusations ?
— Peur ? fit Aerion. De ce misérable ? Ne soyez pas absurde, père. Je pense surtout à mon frère bien-aimé. Daeron a été lui aussi offensé par ser Duncan et, à vrai dire, avant moi. Il a la primeur. Un jugement des Sept nous permettra à tous deux d’effacer cet affront.
— Je me passerai volontiers de tes faveurs, frère », maugréa Daeron Targaryen.
Six chevaliers ! Ils auraient aussi bien pu me demander d’en dénicher six mille. Il n’avait ni frère, ni cousin, ni vieux camarade avec qui il ait partagé guerres et batailles. Pourquoi six étrangers risqueraient-ils leur vie pour défendre un chevalier errant contre deux princes royaux ?
« Votre Grâce, messeigneurs, s’enquit-il, et si personne ne prend mon parti ? »
Maekar le dévisagea froidement.
« Si une cause est juste, les vrais preux se battent pour elle. Si vous ne pouvez trouver aucun champion, messer, ce sera parce que vous êtes coupable. Cela me paraît l’évidence même. » Le Chevalier Errant

samedi 31 janvier 2026

Spectacles

Il retrouva l’Œuf au spectacle de marionnettes, assis en tailleur, la capuche de son manteau baissée sur son front pour cacher son crâne nu. Le garçon avait eu peur de venir au château, ce que Dunk imputait à parts égales à la honte et à la timidité. Il ne s’estime pas digne de croiser des lords et des dames, sans parler des princes. Il avait connu les mêmes craintes quand il était plus jeune. Au-delà des bas-fonds, le monde lui semblait aussi effrayant qu’excitant. L’Œuf a besoin de temps, c’est tout. Pour le moment, il lui avait paru plus magnanime de donner quelques sous au gamin et de le laisser s’amuser parmi les échoppes plutôt que de le traîner avec lui au château.
Ce matin, les saltimbanques jouaient la fable de Florian et Jonquil. La grosse femme de Dorne manipulait Florian dans son armure bariolée, tandis que la grande fille tenait les fils de Jonquil. 
« Tu n’es pas chevalier, dit-elle tandis que la bouche de la marionnette bougeait de bas en haut. Je te connais. Tu es Florian le Fou.
— C’est vrai, madame, répondit l’autre pantin en s’agenouillant. Et je suis aussi fou que chevalier.
— Fou et chevalier ? repartit Jonquil. Qui a jamais entendu parler d’une chose pareille ?
— Belle dame, dit Florian, tous les hommes sont des fous, et tous les hommes sont des chevaliers, quand ils se retrouvent face à une femme. »
Le spectacle était bon, mêlant tristesse et cocasserie. Un duel bondissant venait relancer la fin et un géant joliment peint s’ajoutait aux deux protagonistes. Quand ce fut terminé, la grosse femme fit la quête dans la foule, tandis que la fille remballait les pantins.
Accompagné par l’Œuf, Dunk alla la rejoindre.
« Messer ? » s’enquit-elle avec un regard de côté et un demisourire. Malgré sa bonne tête de moins que lui, elle demeurait la fille la plus grande que Dunk ait jamais rencontrée.
« C’était bien, s’enthousiasma l’Œuf. J’adore comment tu les fais bouger, Jonquil, le dragon et les autres. J’ai vu un spectacle de marionnettes l’an dernier, mais elles bougeaient moins bien, elles étaient toutes raides. Les tiennes sont souples. »
Elle remercia le garçon.
« Vos figurines sont bien sculptées, aussi, ajouta Dunk. Le dragon, en particulier. Il est effrayant. Vous les faites vous-mêmes ? »
Elle hocha la tête.
« Mon oncle les sculpte et je les peins.
— Vous pourriez peindre quelque chose pour moi ? J’ai de quoi vous payer. »
Dunk fit glisser le bouclier de son épaule pour le lui montrer.
« Je dois recouvrir ce calice. »
L’artiste jeta un œil au bouclier avant de le dévisager à nouveau.
« Et que voudriez-vous que je peigne ? »
Dunk n’y avait pas réfléchi et n’en avait pas la moindre idée.
Dunk le crétin, bête comme une porte de prison...
« Je ne... je ne sais pas trop. »
Au comble de la honte, il sentit ses oreilles rougir violemment.
« Vous devez me trouver à moitié fou. »
Elle sourit. « Tous les hommes sont des fous et tous les hommes sont des chevaliers.
— Quelles couleurs avez-vous ? demanda-t-il, dans l’espoir que cela l’inspirerait.
— Je peux vous obtenir toutes celles que vous désirez. »
Le brun de l’Ancien avait toujours paru terne aux yeux de Dunk.
« J’aimerais que le champ ait la couleur du soleil couchant, ditil subitement. L’Ancien aimait le crépuscule. Quant au motif...
— Un orme, proposa l’Œuf. Un grand orme, comme celui du bord de la rivière, avec un tronc marron et des branches vertes.
— Oui, approuva Dunk. C’est une bonne idée. Un orme... mais avec une étoile filante au-dessus. Vous pourriez le faire ? »
La fille hocha la tête.
« Donnez-moi le bouclier. Je le peindrai cette nuit. Il sera prêt demain matin. »
Dunk le lui tendit.
« Je me présente : ser Duncan le Grand.
— On me nomme Tanselle. Tanselle la Dégingandée, disent les garçons.
— Vous n’êtes pas dégingandée ! s’exclama Dunk. Juste assez pour... »
Comprenant ce qu’il était sur le point de dire, il rougit furieusement.
« Pour ? demanda Tanselle en penchant la tête avec curiosité.
— Pour les marionnettes », conclut-il lamentablement.

« Tue-le ! cria soudain l’Œuf.  Tue-le ! Il est à toi ! Tue-le, tue-le ! »
Dunk ne savait pas trop à quel chevalier il s’adressait. 
La lance du prince Aerion, au bout doré et peinte de rayures rouges, orange et jaunes s’inclina par-dessus la barrière. Il est bas, trop bas, pensa Dunk. Il va le rater et toucher son cheval, il faut qu’il la redresse. Puis, avec une horreur grandissante, voyant que la hausse de la lance ne variait pas, il commença à soupçonner Aerion d’agir volontairement. Ce n’est pas possible, il ne va pas...
Au dernier moment, l’étalon de messire Humphrey, les yeux fous de terreur, rua pour s’écarter de cette pointe qui fonçait sur lui. Mais il était déjà trop tard. La lance d’Aerion atteignit l’animal juste sous l’armure qui protégeait son poitrail et plongea dans son cou, d’où jaillirent des flots de sang écarlate. Hurlant, la pauvre bête s’écrasa à terre, fracassant la barrière de bois sous son poids.
Humphrey essaya de bondir pour sauter à bas de sa monture mais un de ses pieds resta pris dans son étrier, et tous entendirent son cri quand sa jambe se trouva broyée entre la barrière et le cheval. La plaine entière vociférait. Des hommes accoururent pour dégager le lord emprisonné mais l’étalon, dans son agonie, ruait follement des quatre fers, les empêchant d’approcher. Aerion, ayant tranquillement contourné le carnage, avait gagné l’extrémité de la lice. Il fit faire volte-face à sa monture et revint au galop. Il criait, lui aussi, mais Dunk n’entendait pas ce qu’il disait tant les gémissements presque humains du cheval à l’agonie étaient assourdissants. Sautant de selle, Aerion dégaina son épée et s’avança vers son adversaire à terre. Ses propres écuyers et l’un de ceux de Humphrey durent le retenir. L’Œuf se tortilla sur les épaules de Dunk.
« Laissez-moi descendre, dit-il. Le pauvre cheval, laissez-moi descendre. »
Dunk avait la nausée à ce spectacle. Que ferai-je s’il arrive une telle chose à Tonnerre ? Quand un homme d’armes muni d’une hache mit un terme aux souffrances et aux hurlements de l’étalon, Dunk se détourna et se fraya un passage à travers la foule. Dès que
celle-ci se fit moins dense, il souleva l’Œuf de ses épaules et le déposa à terre. La capuche du gamin était retombée et il avait les yeux rouges.
« C’est vrai, dit Dunk, c’était terrible. Mais un écuyer doit être fort. Tu verras des choses bien pires, j’en ai peur. Cette erreur...
— Ce n’était pas une erreur, affirma l’Œuf, les lèvres tremblantes. Aerion l’a fait exprès. Et vous le savez. » 
Dunk fronça les sourcils. C’était effectivement ce qu’il avait pensé mais il était difficile d’accepter qu’un chevalier puisse faire preuve d’une telle veulerie, particulièrement un chevalier dans les veines duquel coulait le sang du dragon.
« J’ai vu un chevalier perdre le contrôle de sa lance, conclut-il avec obstination. Je ne veux plus rien entendre à ce sujet. Le tournoi est terminé pour aujourd’hui, on dirait. Viens, petit. Rentrons. » Le Chevalier Errant

samedi 24 janvier 2026

Princes & seigneurs

Au moment où Dunk levait la tête, un souffle de vent gonfla la soie noire au bout d’une lance et le féroce dragon à trois têtes de la maison Targaryen parut déployer ses ailes, crachant son haleine de feu écarlate. Le porte-étendard était un grand chevalier en armure blanche incrustée d’or, assortie à un long manteau d’un blanc virginal cascadant de ses épaules. Deux autres cavaliers étaient eux aussi revêtus de blanc de la tête aux pieds. 
« Petit, oublie ce bidet et occupe-toi de mon cheval. »
Un des cavaliers venait de mettre pied à terre devant les écuries. C’est à moi qu’il parle, comprit soudain Dunk.
« Je ne suis pas garçon d’écurie, messire.
— Pourquoi ? Tu n’as pas assez de cervelle ?
Le nouveau venu portait un manteau noir, brodé de satin écarlate qui laissait voir des vêtements flamme, sang et or. Mince et droit comme un poignard, de taille moyenne, il avait sensiblement le même âge que Dunk. Des boucles d’un or très pâle encadraient un visage finement ciselé et volontaire : de hautes pommettes, un nez droit, une peau pâle et lisse sans le moindre défaut servaient d’écrin à des yeux d’un violet profond.
« Si tu n’es pas capable de t’occuper d’un cheval, va me chercher du vin et une jolie gaillarde.
— Je... Messire, pardonnez-moi, je ne suis au service de personne. J’ai l’honneur d’être chevalier.
— La chevalerie est tombée bien bas », soupira le nouveau venu qui ne pouvait être qu’un prince du sang.
Un des garçons d’écurie surgissant à cet instant, il se détourna pour lui jeter les rênes de sa monture, un superbe pur-sang bai, oubliant Dunk en une fraction de seconde. Soulagé, celui-ci retourna aux écuries. Tous ces beaux seigneurs le mettaient mal à l’aise, et il n’avait pas grand-chose à dire à un prince.

Ailleurs, des hommes s’entraînaient à pied, s’affrontant avec des épées de bois sous les conseils et les moqueries de leurs écuyers. Dunk remarqua un solide jeune homme essayant de contenir un chevalier musclé aussi agile et vif qu’un chat des montagnes. Tous deux arboraient la pomme rouge des Fossovoie sur leur bouclier mais celle du jeune homme ne tarda pas à être réduite en miettes.
« Voilà une pomme qui n’est pas encore mûre », constata l’aîné en abattant son arme sur le casque de son adversaire.
Quand il se rendit enfin, le plus jeune des Fossovoie était en sang et couvert de bosses, l’autre, pas même essoufflé. Levant sa visière, il regarda autour de lui, aperçut Dunk et s’exclama : « Eh, toi là ! Oui, oui, le grand, le chevalier au calice ailé. C’est une longue épée que tu portes ?
— Elle est mienne de droit, se défendit Dunk. Je suis ser Duncan le Grand.
— Et moi, Steffon Fossovoie. Voudriez-vous me tester, ser Duncan le Grand ? Je serais ravi de croiser l’épée avec un nouveau partenaire. Comme vous l’avez vu, mon cousin n’est pas assez mûr. 
— Acceptez, ser Duncan, le pressa le plus jeune des Fossovoie en enlevant son casque. Je ne suis peut-être pas mûr mais mon bon cousin est pourri jusqu’à la moelle. Faites-lui cracher sa vermine. »
Dunk secoua la tête. Pourquoi ces lords le mêlaient-ils à leur querelle ? Il ne voulait rien avoir à faire avec eux.
« Je vous remercie, messires, mais j’ai des choses urgentes à régler. »
Il ne mentait pas. Transporter autant d’argent le rendait nerveux. Il avait hâte de payer son armure à Pâte d’Acier.
Steffon le considéra avec dédain.
« Voyez-vous ça ! Un chevalier errant qui a des affaires à régler. »
Jetant un regard circulaire autour de lui, il ne tarda pas à dénicher un autre adversaire potentiel.
« Ser Duncan... »
Le jeune Fossovoie s’était précipité derrière lui.
« Je n’aurais pas dû vous inciter à l’affronter. Son arrogance m’avait mis hors de moi et vous êtes si grand que je me suis dit... Mais j’avais tort. Vous ne portez pas d’armure. Il vous aurait brisé la main, s’il l’avait pu, ou un genou. Il cherche à blesser ses adversaires à l’entraînement de façon à les rendre plus vulnérables au cas où il devrait les affronter au cours du tournoi.
— Il ne vous a pas blessé ?
— Non, mais nous sommes du même sang, même si le sien provient de la branche aînée du pommier, comme il ne cesse de me le rappeler. Je suis Raymun Fossovoie.
— C’est un honneur pour moi de vous rencontrer. Votre cousin et vous participerez au tournoi ?
— Lui, c’est une certitude. Quant à moi, je le ferais si je pouvais. Mais je ne suis qu’écuyer pour le moment. Mon cousin a promis de m’armer chevalier mais il prétend que je ne suis pas encore prêt. »
Raymun possédait un visage carré, un nez camus et de courts cheveux bouclés. Son sourire était franc et honnête.
« Il me semble, reprit-il, que vous devez être un challenger. Quel bouclier comptez-vous frapper ?
— Peu importe », répondit Dunk.
C’était la réponse qu’on attendait de tout valeureux chevalier. « Je n’entrerai pas en lice avant le troisième jour.
— D’ici là, certains champions seront déjà tombés, observa Raymun. Eh bien, que le Guerrier vous sourie, messer.
— À vous aussi. »

Soudain, Dunk se dit qu’il venait de surprendre une conversation qu’il n’aurait jamais dû entendre. Je ferais mieux de partir et de revenir plus tard, quand ils auront terminé, songea-t-il, mais un peu tard : le prince à la barbe argentée venait de l’apercevoir.
« Qui es-tu et pourquoi nous interromps-tu ? demanda-t-il brutalement.
— C’est le chevalier que notre bon régisseur attendait », déclara l’homme assis, souriant à Dunk d’une façon qui laissait supposer qu’il était conscient de sa présence depuis son arrivée dans la salle.
« C’est nous qui sommes les intrus ici, mon frère. Approchez, messer. »
Dunk obéit, ne sachant pas trop ce qui l’attendait. Il lança un regard à Plummer mais celui-ci ne lui fut d’aucune utilité. Le visage pincé du régisseur, qui avait été si autoritaire la veille, restait obstinément baissé vers le sol.
« Messeigneurs, commença Dunk, j’ai demandé à messire Manfred Dondarrion de se porter garant de moi afin de me permettre d’entrer en lice mais il s’y refuse. Il dit qu’il ne me connaît pas. Pourtant, ser Arlan l’a servi, je le jure. J’ai son épée et son bouclier, je...
— Une épée et un bouclier ne font pas un chevalier, déclara Sorbier, un gros homme chauve avec un visage rond et rouge. Plummer m’a parlé de vous. Même si ces armes ont effectivement appartenu à Arlan de Pennytree, il se peut très bien que vous les ayez trouvées après sa mort et volées. À moins que vous n’ayez d’autres preuves que votre simple parole, un parchemin ou...
— Je me souviens de ser Arlan de Pennytree, intervint avec calme l’homme dans le fauteuil. À ma connaissance, il n’a jamais remporté de tournoi mais il ne s’est jamais déshonoré non plus. À Port-Réal il y a seize ans, il a renversé Stokeworth et le Bâtard d’Harrendale dans la mêlée et bien des années plus tôt, à Port-Lannis, il a désarçonné le Lion Gris en personne.
« V... vous lui avez rendu son cheval et son armure sans lui demander de rançon, je m’en souviens, bafouilla-t-il. L’An... ser Arlan, il me disait que vous étiez l’âme de la chevalerie et qu’un jour viendrait où les Sept Couronnes seraient en sécurité entre vos mains.
— Pas avant de nombreuses années, je l’espère, tempéra le prince Baelor.
— Bien sûr, se reprit Dunk, horrifié. »
Il faillit ajouter : « Je ne souhaitais pas la mort du roi », mais s’arrêta juste à temps.
« Je suis désolé, messires... Votre Grâce. »
Avec un peu de retard, il se souvint que l’homme à la barbe argentée s’était adressé au prince Baelor comme à son frère. Il est du sang du dragon, lui aussi, je suis le pire des idiots ! Il ne pouvait s’agir que du prince Maekar, le plus jeune des quatre fils du roi Daeron. Le prince Aerys ne vivait que pour ses livres, et le prince Rhaegel était faible d’esprit et malade. Ni l’un ni l’autre n’auraient traversé la moitié du royaume pour prendre part à un tournoi.
Maekar, lui, avait une réputation de redoutable guerrier, même s’il restait dans l’ombre de son frère aîné.
« Vous souhaitez entrer en lice, c’est cela ? demanda Baelor. Cette décision appartient au maître des jeux mais je ne vois aucune raison de vous dénier ce droit. »
Le régisseur inclina la tête.
« Il en sera fait selon votre souhait, Votre Altesse. »
Dunk essaya de bredouiller quelques remerciements mais Maekar le coupa : « Très bien, messer, vous êtes reconnaissant. Maintenant, laissez-nous.
— Vous devez pardonner à mon noble frère, messer, intervint Baelor. Deux de ses fils ont disparu alors qu’ils venaient ici et il nourrit les pires craintes à leur égard.
— Les pluies de printemps ont gonflé les rivières, dit Dunk. Les princes ne sont peut-être que retardés.
— Je ne suis pas venu ici pour écouter les hypothèses fumeuses d’un chevalier errant, déclara Maekar à son frère.
— Vous pouvez nous laisser, messer, fit le prince Baelor à Dunk avec gentillesse.
— Oui, messire. »
Il s’inclina et tourna les talons mais le prince le rappela :
« Messer, encore une chose. Vous n’êtes pas du même sang qu’Arlan de Pennytree ?
— Oui, monseigneur. Je veux dire, non. Je ne le suis pas. »
Le prince désigna le bouclier fatigué et le calice ailé.
« Selon la loi, seul un fils est autorisé à hériter des armes d’un chevalier. Vous devez trouver un nouveau blason, messire, un blason qui vous soit propre.
— Je le ferai, dit Dunk. Merci encore, Votre Grâce. Je combattrai avec bravoure, vous verrez. »
Brave comme Baelor Targaryen, le campeur de lances, disait souvent l’Ancien. Le Chevalier Errant

samedi 17 janvier 2026

L'écuyer

Spéculant sur ses chances, il se frayait un chemin au travers d’un buisson de mauvaises herbes quand il aperçut une lueur devant lui. On me vole ! fut sa première réaction. En un éclair, Dunk saisit son épée et se rua en avant.
Il jaillit des fourrés en rugissant et en jurant... pour se figer en découvrant le garçon de l’auberge près d’un feu.
« Toi ! Que fais-tu là ? » Il baissa son arme.
« Je cuis un poisson. Vous en voulez ?
— Ne joue pas l’innocent. Comment es-tu arrivé ici ? Tu as volé un cheval ?
— J’ai fait le voyage à l’arrière du chariot d’un homme qui apportait des agneaux pour la table de lord Sorbier.
— Eh bien, tu ferais bien d’aller voir s’il est toujours là, ou de te trouver un autre chariot. Je ne veux pas de toi, ici.
— Je ne repartirai pas, répliqua le garçon avec impertinence. J’en ai assez de cette auberge.
— Et moi, j’en ai assez de ton insolence, l’avertit Dunk. Je devrais te jeter sur mon cheval et te ramener chez toi, séance tenante.
— Il vous faudra chevaucher jusqu’à Port-Réal. Et vous rateriez le tournoi. »
Port-Réal. Pendant un moment, Dunk se demanda si le gamin se payait sa tête. Mais comment aurait-il pu savoir que Dunk lui aussi était né à Port-Réal ? Encore un misérable bâtard, un pauvre rejeton des bas-fonds. Qui pouvait lui reprocher de ne pas vouloir y retourner ?
Il se sentait idiot avec son épée à la main devant un orphelin de huit ans. Il la rengaina, tout en lançant un regard courroucé au garçon pour bien lui faire comprendre qu’il devrait lui parler sur un autre ton, mais sans pouvoir se résoudre à lui administrer la moindre correction. Il jeta un coup d’œil au campement. Le feu rugissait joyeusement dans un impeccable cercle de pierres. Les chevaux avaient été étrillés et ses vêtements étaient pendus à l’orme, séchant au-dessus des flammes.
« Qu’est-ce qu’ils font là ?
— Je les ai lavés. Et je me suis occupé des chevaux, j’ai allumé le feu et attrapé ce poisson. J’aurais bien dressé votre tente mais je ne l’ai pas trouvée.
— La voilà, ma tente. »
D’un geste qui ne manquait pas d’orgueil, Dunk montra le grand orme au-dessus d’eux.
« C’est un arbre », dit le gosse, nullement impressionné.
« C’est la seule tente qui sied à un vrai chevalier. Je préfère dormir sous les étoiles que sous une toile enfumée.
— Et s’il pleut ?
— Le feuillage me protégera.
— Ça fuit, le feuillage. »
Dunk éclata de rire. « C’est juste. En vérité, je dois l’avouer, je n’ai pas de quoi m’offrir une tente. Et toi, tu ferais mieux de retourner ce poisson, sinon il va être brûlé d’un côté et cru de l’autre. Tu ne ferais même pas un bon garçon de cuisine.
— Je pourrais si je voulais, rétorqua le gamin qui s’empressa néanmoins de retourner le poisson.
— Qu’est-il arrivé à tes cheveux ?
— On m’a rasé. »
Soudain gêné, le garçon tira la capuche de son manteau pour se couvrir la tête. Dunk avait entendu dire qu’on agissait parfois ainsi pour traiter les poux, la gale ou certaines maladies.
« Serais-tu malade ?
— Non. Comment vous appelez-vous ?
— Dunk. »
Le satané bâtard rugit de rire, comme s’il n’avait jamais rien entendu d’aussi drôle.
« Dunk ? Ser Dunk ? C’est pas un nom de chevalier. Ça vient de Duncan ? »
Bonne question. Dunk n’en savait rien. L’Ancien l’avait toujours appelé Dunk et il ne possédait guère de souvenirs de sa vie précédente.
« Duncan, oui, dit-il. Ser Duncan de... »
Dunk ne possédait ni nom, ni maison, Ser Arlan l’avait trouvé vivant seul, comme un sauvage, dans les bas-fonds de Port-Réal. Il n’avait jamais connu son père ni sa mère. Que pouvait-il dire ? Ser Duncan des Bas-Fonds ? S’il choisissait Pennytree, il serait bien embarrassé pour le situer. Dunk n’avait jamais vu Pennytree et le vieil homme ne lui en avait guère parlé. Le front plissé, il réfléchit quelques secondes avant de s’exclamer : « Ser Duncan le Grand ! »
Il était grand, cela personne ne pouvait le nier. Ce nom avait fière allure. Le petit vaurien ne paraissait pas du même avis.
« Je n’ai jamais entendu parler d’un quelconque Duncan le Grand.
— Connais-tu tous les chevaliers des Sept Couronnes ? »
Le gamin le défia du regard.
« Les bons, oui.
— Je suis aussi bon que n’importe qui. Après le tournoi, tout le monde le saura. Et toi, as-tu un nom, canaille ? »
Le garçon hésita.
« L’Œuf, marmonna-t-il. »

 

Dunk ne rit pas. C’est vrai, avec son crâne chauve... Il a une vraie tête d’œuf. Mais c’était cruel de l’affubler d’un nom pareil.
« L’Œuf, dit-il, je devrais te rosser copieusement et te renvoyer d’où tu viens mais, à la vérité, je n’ai ni tente, ni écuyer. Si tu promets de faire ce que je te dirai, je te permettrai de me servir pendant le tournoi. Après cela, eh bien, nous verrons. Si je décide que tu vaux la peine que je te garde, tu auras des vêtements sur ton dos et de la nourriture dans ton ventre. Il se peut que les vêtements soient un peu rudes et que tu doives souvent te contenter de bœuf et de poisson séchés et, de temps à autre, d’un peu de venaison mais tu ne crèveras pas de faim. Et je te promets de te battre uniquement quand tu l’auras mérité. »
L’Œuf sourit.
« Oui, messire.
— Messer, corrigea Dunk. Je ne suis qu’un chevalier errant. »
Il se demanda si l’Ancien le regardait de là où il se trouvait désormais. Je lui enseignerai les arts du combat, comme vous me les avez enseignés, messer. Il a l’air d’un bon gars et peut-être qu’un jour il fera un bon chevalier.
Le poisson était encore un peu cru à l’intérieur quand ils le mangèrent et le garçon n’avait pas ôté les arêtes mais il avait bien meilleur goût qu’un bout de bœuf salé.

 

L’Œuf ne tarda pas à s’endormir auprès du feu mourant. Dunk était allongé à ses côtés, ses grandes mains derrière la tête, contemplant le ciel, écoutant à peine les échos de musique qui montaient du campement à une demi-lieue de là. Les étoiles étaient partout, des milliers et des milliers... Soudain, l’une d’entre elles parut s’embraser, une gerbe de feu d’un vert éclatant sur le noir du ciel brilla dans son sillage puis elle disparut à jamais.
Apercevoir une étoile filante porte chance. Et eux, ils sont tous dans leur tente, avec pour unique ciel leur toit de tissu. Elle est donc pour moi, cette chance. Le Chevalier Errant

samedi 10 janvier 2026

Rencontre

Pied de Biche offrait une bien meilleure assise que la vieille Noisette mais Dunk n’en était pas moins épuisé et courbaturé quand il repéra l’auberge, une grande bâtisse de bois et torchis au bord d’une rivière. 
Comme il descendait de selle, un garçonnet nu émergea de la rivière et courut s’envelopper dans une cape de toile grossière.
« Tu t’occupes des écuries ? » lui demanda Dunk. Le gamin ne semblait pas avoir plus de huit ou neuf ans. Maigre, le visage blafard, les pieds nus enfoncés dans la boue jusqu’aux chevilles, il était totalement chauve.
« Je veux qu’on brosse mon palefroi. Et de l’avoine pour les trois bêtes. Tu peux t’en charger ? »
Le gamin lui lança un regard effronté. « Je pourrais. Si je le voulais. »
Dunk fronça les sourcils. « Je ne tolérerai pas que tu me parles sur ce ton. Sache que je suis chevalier.
— Tu n’en as pas l’air ! »
Quelle impudence ! Il se permettait même de le tutoyer.
« Tous les chevaliers se ressemblent-ils ?
— Non, mais aucun d’entre eux ne te ressemble. Tu n’as même pas de ceinture. Qui a jamais vu un chevalier dont l’épée pend à une corde ?
— Du moment que cette corde tient mon fourreau, je ne lui en demande pas plus. Maintenant, occupe-toi des chevaux. Tu auras une pièce si tu fais du bon travail, sinon, je te talocherai l’oreille. »
Il n’attendit pas la réaction du gamin et se dirigea vers l’auberge.
À cette heure, il s’attendait à la trouver bondée mais la grande salle commune était pratiquement vide. Seul un jeune lord dans un beau manteau damassé ronflait à une table, la face baignant dans une mare de vin. Incertain, Dunk regarda autour de lui jusqu’à ce qu’une petite femme robuste, au visage de papier mâché, émerge des cuisines.
« Asseyez-vous où bon vous semble. Vous désirez boire ou manger ?
— Les deux. »
Dunk prit place près d’une fenêtre, loin du dormeur.
Elle détailla Dunk avec curiosité : son épée et son bouclier contrastaient étrangement avec sa tunique grossière et la corde qui lui servait de ceinture.
« Vous venez pour le tournoi ? »
Avant de répondre, il but une gorgée de la bière, brune et épaisse sur la langue, juste comme il l’aimait.
« Oui. Je vais être champion.
— Vous l’êtes déjà ? » demanda l’aubergiste avec politesse. À l’autre bout de la salle, le lord décolla sa joue de la mare de vin. Sous sa tignasse d’un châtain sableux, il avait un teint jaunâtre piqueté de poils de barbe blonde. Il se frotta la bouche, lorgna vers Dunk et annonça en pointant une main tremblante dans sa direction : « J’ai rêvé de toi. Ne t’approche pas de moi, c’est compris ? Ne t’approche pas ! »
Dunk le dévisagea, interloqué.
« Messire ? »


La nuit était tombée quand Dunk sortit enfin, l’estomac lourd et la bourse plus légère. Il se dirigeait tranquillement vers l’écurie quand il entendit un hennissement impatient.
« Doucement ! » fit une voix d’enfant.
Fronçant les sourcils, Dunk pressa le pas. Il trouva le garçon d’écurie monté sur Tonnerre, vêtu de l’armure du vieil homme. Le haubert était trop long pour lui et il avait dû repousser le casque en arrière sur son crâne chauve pour y voir clair. Son air sérieux accentuait son aspect grotesque. Dunk éclata de rire.
Le garçon se tourna vers lui, s’empourpra et sauta à terre.
« Messer, je ne voulais pas...
— Voleur, dit Dunk, s’efforçant de paraître sévère. Enlève cette armure et sois content que Tonnerre n’ait pas piétiné ton petit crâne d’idiot. C’est un cheval de guerre pas un poney ! »
Le garçon retira le casque et le jeta dans la paille.
« Je pourrais le monter aussi bien que vous, répliqua-t-il », audacieux jusqu’à la témérité.
Dunk remarqua cependant qu’il avait renoncé à le tutoyer.
« Ferme ça. Je ne tolérerai pas plus longtemps ton insolence. Et ôte aussi cette cotte de mailles. Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
— Comment voulez-vous que je le dise, si je dois me taire ? »
Le gamin se tortilla et le haubert tomba autour de ses chevilles.
« Je t’autorise à l’ouvrir juste pour répondre. Maintenant, ramasse tout ça, secoues-en la poussière et remets-le où tu l’as trouvé. As-tu nourri les chevaux, comme je te l’avais demandé ? Et bouchonné Pied de Biche ?
— Oui, dit le garçon en enlevant les brins de paille accrochés à la cotte de mailles. Vous allez à Sorbier, n’est-ce pas ? Emmenez-moi, messer. »
L’aubergiste avait eu raison de le prévenir.
« Et que dirait ta mère ?
— Ma mère ? Elle n’en dirait pas grand-chose, elle est morte. »
Surpris, Dunk le considéra d’un autre œil.
« Si vous m’emmenez, je pourrais vous servir d’écuyer.
— Je n’ai pas besoin d’écuyer.
— Tout chevalier qui se respecte a besoin d’un écuyer. Et vous, plus encore que d’autres. »
Dunk leva une main menaçante.
« Toi, tu m’as l’air d’avoir besoin d’une bonne taloche. Remplis-moi un sac d’avoine. Je dois partir pour Sorbier... Seul. »
Si le garçon avait peur, il le cachait bien. Pendant un moment, il resta planté là, les bras croisés dans une attitude de défi. Puis, juste au moment où Dunk allait céder et lui accorder ce qu’il demandait, il tourna les talons et partit chercher l’avoine.
Dunk se sentit soulagé. Quel dommage que je ne puisse... mais il a une bonne vie, ici, à l’auberge, bien meilleure que celle qu’il aurait à errer sur les routes avec moi. Je ne lui ferais pas une faveur en l’emmenant.
La déception du garçon crevait les yeux. En remontant sur Pied de Biche, Dunk décida qu’un sou de bronze lui redonnerait peut-être sa bonne humeur.
« Tiens, mon gars, pour ton aide. »
Il lui lança la pièce avec un sourire mais le gamin d’écurie n’essaya même pas de la rattraper et la laissa s’enfoncer dans la boue à ses pieds. Le Chevalier Errant