

Baelor de Targaryen, Prince de Peyredragon, Main du Roi, Protecteur du Royaume, Héritier du Trône de Fer des Sept Couronnes de Westeros, fut incinéré dans la cour du château de Sorbier, sur la rive nord de la Coquelle. D’autres grandes maisons auraient choisi d’enfouir leur mort dans la terre sombre ou bien de l’abandonner à la froide mer verte mais les Targaryen étaient du sang du dragon et leur fin ne pouvait se faire que dans l’envol des flammes.
Valarr, le jeune prince, veillait debout devant la dépouille de son père. Le fils était plus petit, plus fin, plus beau garçon que le père, dénué de ce nez deux fois brisé qui avait altéré le noble faciès de Baelor. Quand il s’immobilisa pour témoigner maladroitement sa sympathie, largement mêlée de remerciements, le prince Valarr tourna vers Dunk des yeux d’un bleu glacé.
« Mon père n’avait que trente-neuf ans. Il aurait été un grand roi, le plus grand depuis Aegon le Dragon. Pourquoi les dieux l’ont-ils repris et vous ont-ils laissé, vous ? »
Il secoua la tête, éperdu de chagrin.
« Partez, messer Duncan. Partez. »

Le prince Maekar se retourna pour lui faire face.
« Certains prétendent que je voulais tuer mon frère. Les dieux savent que c’est un mensonge mais j’entendrai ces murmures jusqu’au jour de ma mort. Et c’est bien ma masse qui a porté le coup fatal, sans le moindre doute. Les seuls autres adversaires qu’il a affrontés au cours de la mêlée étaient les chevaliers de la Garde royale, à qui leurs vœux interdisaient de faire autre chose que se défendre. Donc, c’était moi. C’est étrange à dire, mais je ne me souviens pas du coup qui lui a brisé le crâne. Est-ce un bien ou une malédiction ? Un peu des deux, sûrement. »
À la façon dont il regardait Dunk, il semblait que le prince attendait une réponse.
« Je ne saurais le dire, Votre Grâce. »
Peut-être aurait-il dû haïr Maekar mais, en cet instant, il éprouvait une étrange sympathie pour cet homme.
« C’est votre masse qui a frappé, messire, mais c’est pour moi que le prince Baelor est mort. Je l’ai donc tué, moi aussi, tout comme vous.
— Oui, admit le prince. Vous les entendrez murmurer ça aussi. Le roi est vieux. Quand il disparaîtra, Valarr montera sur le Trône de Fer à la place de son père. À chaque fois qu’un combat sera perdu ou une moisson gâchée, les idiots diront : "Avec Baelor, ça ne serait pas
arrivé mais le chevalier errant l’a tué." »
Dunk reconnut la justesse de ces paroles.
« Si je n’avais pas combattu, vous m’auriez tranché la main. Et le pied. Parfois, je suis assis sous cet arbre à regarder mes pieds et je me demande si j’ai vraiment besoin d’eux. Comment un de mes pieds peut-il valoir la vie d’un prince ? Sans parler des deux autres, les deux Humphrey, c’étaient des hommes valeureux, eux aussi. »
« Et quelle réponse vous donne votre arbre ?
— Aucune que j’entende. Mais le vieil homme, ser Arlan, quotidiennement, à la tombée du jour, il avait l’habitude de dire : "Je me demande ce que demain apportera." Il n’en savait rien, pas plus que nous. Alors, il se pourrait bien qu’un jour je puisse avoir besoin de ce pied. Que le royaume ait besoin de ce pied, peut-être plus que de la vie d’un prince ? »
Maekar réfléchit à cela, mâchoires serrées sous sa barbe d’argent pâle qui rendait son visage si dur. Il grimaça avant de poursuivre : « Mon plus jeune fils semble s’être pris d’affection pour vous, messer. Il est temps qu’il devienne écuyer mais il me dit qu’il ne servira nul autre chevalier que vous. C’est un garçon désobéissant, comme vous l’avez certainement remarqué. Le prendrez-vous ?

— Moi ? »
Ébahi, Dunk ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit.
« L’Œuf... Aegon, je veux dire... C’est un bon garçon, Votre Grâce, et je sais que c’est un honneur que vous me faites mais... je ne suis qu’un chevalier errant. Juste avant qu’il ne meure, j’ai juré au prince Baelor de le servir.
— C’était présomptueux de votre part, dit Maekar. Qu’a-t-il répondu ?
— Que le royaume avait besoin d’hommes de valeur.
— C’est la vérité. Alors ?
— Je prendrai votre fils comme écuyer. Votre Grâce, mais pas à Summerhall. Pas avant un an ou deux. À mon humble avis, il a connu trop de châteaux. Je le prendrai uniquement s’il m’accompagne sur les routes. »
Le prince Maekar lui lança un regard incrédule.
« Le combat aurait-il troublé ta raison, mon gars ? Aegon est un prince du royaume. En lui coule le sang du dragon. Les princes ne sont pas faits pour dormir dans des fossés et manger du bœuf salé. »
Il vit l’hésitation de Dunk.
« Qu’avez-vous peur de me dire ? Parlez selon votre cœur, messer.
— Daeron n’a jamais dormi dans un fossé, je suis prêt à le parier, dit Dunk très calmement. Et le bœuf qu’a mangé Aerion a toujours été épais, saignant et tendre, pour le moins. »
Maekar Targaryen, prince de Summerhall, dévisagea longuement Dunk, l’enfant des bas-fonds, sans pouvoir réprimer les mouvements spasmodiques de sa mâchoire sous sa barbe d’argent. Finalement, il tourna les talons et s’en fut, sans ajouter le moindre mot.


Le gamin arriva au matin, juste au moment où le soleil se montrait. Il portait de vieilles bottes, une culotte brune, une tunique de laine tout aussi brune et un vieux manteau de voyage.
« Messire mon père dit que je dois vous servir.
— Vous servir, messer, lui rappela Dunk. Tu peux commencer par seller les chevaux. Noisette est à toi, traite-la avec gentillesse. Je ne veux pas te voir sur Tonnerre à moins que je ne t’y autorise. »
L’Œuf alla chercher les selles.
« Où allons-nous, messer ? »
Dunk réfléchit à cela un moment. « Je n’ai jamais été dans les montagnes Rouges. Ça te plairait de connaître Dorne ? »
L’Œuf sourit. « J’ai entendu dire que les spectacles de marionnettes étaient excellents là-bas. » Le Chevalier Errant