Vêtu de maille et de cuir bouilli, Robb occupait la cathèdre de Père et arborait sa physionomie sévère de lord-maître des lieux. Derrière lui se dressaient Mollen et Greyjoy, et sur la grisaille des murs que ponctuaient les fenêtres étroites se détachaient une douzaine de gardes. Debout au centre de la pièce avec ses serviteurs se tenait le nain, ainsi que quatre étrangers dont la tenue noire annonçait l’appartenance à la Garde de Nuit. Dès son entrée, Bran perçut l’ambiance coléreuse.
« Winterfell est heureux d’héberger aussi longtemps qu’il le désirera tout membre de la Garde de Nuit », articulait Robb au même instant, de sa voix seigneuriale. Son épée lui barrait les genoux, nue de manière que nul au monde n’en ignorât. Même Bran savait ce que signifiait d’accueillir un hôte avec de l’acier dégainé.
« Tout membre de la Garde de Nuit, répéta le nain, mais pas moi, si je t’entends bien, mon garçon ? » Robb se leva et pointa sur lui son épée. « Le seigneur de ces lieux, en l’absence de mes père et mère, c’est moi, Lannister. Je ne suis pas votre garçon. — Si tu es le seigneur, tu pourrais en apprendre la courtoisie, répliqua le petit homme, ignorant l’arme qui le menaçait. Ton frère bâtard a pris toutes les grâces de ton père, à ce qu’il semble.
— Jon ! » hoqueta Bran, toujours dans les bras de Hodor. Le nain se retourna pour le dévisager. « Ainsi, c’est vrai, le petit est vivant. Je pouvais à peine le croire. Vous avez la vie dure, vous autres, Stark.
— Vous feriez bien de vous en souvenir, vous autres, Lannister, grogna Robb en abaissant son épée. Hodor, amène ici mon frère.
— Hodor ! » s’épanouit Hodor en allant au trot déposer Bran dans la vaste cathèdre où, depuis l’époque où ils s’intitulaient rois du Nord, trônaient les sires de Winterfell. D’innombrables séants en avaient poli la pierre froide, et le petit infirme dut se cramponner aux gueules béantes de loups-garous qui en décoraient les bras pour compenser le ballant de ses jambes vaines. L’ampleur du siège lui donnait en outre l’impression d’être moins qu’un avorton. Robb lui posa la main sur l’épaule. « Vous prétendiez devoir rencontrer Bran, Lannister ? Hé bien, le voici. »
Les yeux du nain mettaient l’enfant très mal à l’aise. L’un était noir et l’autre vert, mais tous deux le fixaient, l’étudiaient, le soupesaient « A ce que l’on m’a conté, Bran, finit-il par dire, tu grimpais comme personne. Comment se fait-il que tu sois tombé, ce jour-là, dis-moi ?
— Je ne suis jamais tombé », répondit Bran, insistant sur jamais. Il ne l’était jamais, jamais, jamais !
« Il ne conserve aucun souvenir de sa chute ni de l’ascension qui l’a précédée, précisa Luwin, conciliant.
— Curieux, s’étonna Tyrion.
— Mon frère n’est pas là pour subir un interrogatoire, Lannister, dit Robb d’un ton sec. Allez droit au but puis filez.
— Je t’apporte un présent, mon petit, reprit le nain. Tu aimes monter à cheval ?
— Pardon, messire, intervint mestre Luwin, mais il a perdu l’usage de ses jambes, et...
— Bagatelle. Avec la selle adéquate et le cheval adéquat, même un estropié peut monter. »
Estropié... Le terme blessa Bran comme un coup de poignard et, malgré lui, ses yeux se remplirent de larmes.
« Je ne suis pas estropié !
— Dans ce cas, je ne suis pas nain. » Une grimace lui tordit la bouche. « Cette nouvelle ravira mon père. »
Theon crut opportun de s’esclaffer.
« Qu’entendez-vous au juste par selle et cheval adéquats ? repartit Luwin.
— D’abord un cheval docile, répondit Tyrion. Etant donné que le garçon ne peut utiliser ses jambes pour le diriger, vous devez adapter la bête au cavalier, lui apprendre à répondre aux rênes et à la voix. A votre place, je choisirais un poulain neuf, de manière qu’il n’ait pas de dressage à oublier. » Puis il tira de sa ceinture un rouleau de papier. « Pour ce qui est de la selle, votre sellier n’aura qu’à exécuter ce croquis. » Avec une vivacité d’écureuil gris, le mestre s’empara du document, le déploya, l’examina. « Je vois. Vous avez un joli coup de crayon, messire. Ma foi, cela devrait marcher... Comment n’y ai-je pas pensé moi-même ?
— Je n’y ai guère de mérite, allez. Elle ne diffère pas énormément de celles dont je me sers.
— Et elle me permettra vraiment de monter ? » questionna Bran. Il ne demandait qu’à le croire mais redoutait de se laisser duper par un nouveau mensonge. Les promesses de la corneille l’avaient tellement échaudé...
« Oui, dit le nain. Et je te garantis qu’une fois à cheval tu seras aussi grand que n’importe qui. »
Robb se montrait abasourdi. « Que nous mijotez-vous, Lannister ? En quoi Bran vous concerne-t-il ? Pourquoi diable voudriez-vous l’aider ?
— Parce que votre frère Jon m’en a prié. Et parce que j’ai, grommela Tyrion, la main sur son cœur, un faible pour les infirmes et les bâtards et les choses brisées. » A Game of Thrones, Bran IV