samedi 10 janvier 2026

Rencontre

Pied de Biche offrait une bien meilleure assise que la vieille Noisette mais Dunk n’en était pas moins épuisé et courbaturé quand il repéra l’auberge, une grande bâtisse de bois et torchis au bord d’une rivière. 
Comme il descendait de selle, un garçonnet nu émergea de la rivière et courut s’envelopper dans une cape de toile grossière.
« Tu t’occupes des écuries ? » lui demanda Dunk. Le gamin ne semblait pas avoir plus de huit ou neuf ans. Maigre, le visage blafard, les pieds nus enfoncés dans la boue jusqu’aux chevilles, il était totalement chauve.
« Je veux qu’on brosse mon palefroi. Et de l’avoine pour les trois bêtes. Tu peux t’en charger ? »
Le gamin lui lança un regard effronté. « Je pourrais. Si je le voulais. »
Dunk fronça les sourcils. « Je ne tolérerai pas que tu me parles sur ce ton. Sache que je suis chevalier.
— Tu n’en as pas l’air ! »
Quelle impudence ! Il se permettait même de le tutoyer.
« Tous les chevaliers se ressemblent-ils ?
— Non, mais aucun d’entre eux ne te ressemble. Tu n’as même pas de ceinture. Qui a jamais vu un chevalier dont l’épée pend à une corde ?
— Du moment que cette corde tient mon fourreau, je ne lui en demande pas plus. Maintenant, occupe-toi des chevaux. Tu auras une pièce si tu fais du bon travail, sinon, je te talocherai l’oreille. »
Il n’attendit pas la réaction du gamin et se dirigea vers l’auberge.
À cette heure, il s’attendait à la trouver bondée mais la grande salle commune était pratiquement vide. Seul un jeune lord dans un beau manteau damassé ronflait à une table, la face baignant dans une mare de vin. Incertain, Dunk regarda autour de lui jusqu’à ce qu’une petite femme robuste, au visage de papier mâché, émerge des cuisines.
« Asseyez-vous où bon vous semble. Vous désirez boire ou manger ?
— Les deux. »
Dunk prit place près d’une fenêtre, loin du dormeur.
Elle détailla Dunk avec curiosité : son épée et son bouclier contrastaient étrangement avec sa tunique grossière et la corde qui lui servait de ceinture.
« Vous venez pour le tournoi ? »
Avant de répondre, il but une gorgée de la bière, brune et épaisse sur la langue, juste comme il l’aimait.
« Oui. Je vais être champion.
— Vous l’êtes déjà ? » demanda l’aubergiste avec politesse. À l’autre bout de la salle, le lord décolla sa joue de la mare de vin. Sous sa tignasse d’un châtain sableux, il avait un teint jaunâtre piqueté de poils de barbe blonde. Il se frotta la bouche, lorgna vers Dunk et annonça en pointant une main tremblante dans sa direction : « J’ai rêvé de toi. Ne t’approche pas de moi, c’est compris ? Ne t’approche pas ! »
Dunk le dévisagea, interloqué.
« Messire ? »


La nuit était tombée quand Dunk sortit enfin, l’estomac lourd et la bourse plus légère. Il se dirigeait tranquillement vers l’écurie quand il entendit un hennissement impatient.
« Doucement ! » fit une voix d’enfant.
Fronçant les sourcils, Dunk pressa le pas. Il trouva le garçon d’écurie monté sur Tonnerre, vêtu de l’armure du vieil homme. Le haubert était trop long pour lui et il avait dû repousser le casque en arrière sur son crâne chauve pour y voir clair. Son air sérieux accentuait son aspect grotesque. Dunk éclata de rire.
Le garçon se tourna vers lui, s’empourpra et sauta à terre.
« Messer, je ne voulais pas...
— Voleur, dit Dunk, s’efforçant de paraître sévère. Enlève cette armure et sois content que Tonnerre n’ait pas piétiné ton petit crâne d’idiot. C’est un cheval de guerre pas un poney ! »
Le garçon retira le casque et le jeta dans la paille.
« Je pourrais le monter aussi bien que vous, répliqua-t-il », audacieux jusqu’à la témérité.
Dunk remarqua cependant qu’il avait renoncé à le tutoyer.
« Ferme ça. Je ne tolérerai pas plus longtemps ton insolence. Et ôte aussi cette cotte de mailles. Qu’est-ce qui t’est passé par la tête ?
— Comment voulez-vous que je le dise, si je dois me taire ? »
Le gamin se tortilla et le haubert tomba autour de ses chevilles.
« Je t’autorise à l’ouvrir juste pour répondre. Maintenant, ramasse tout ça, secoues-en la poussière et remets-le où tu l’as trouvé. As-tu nourri les chevaux, comme je te l’avais demandé ? Et bouchonné Pied de Biche ?
— Oui, dit le garçon en enlevant les brins de paille accrochés à la cotte de mailles. Vous allez à Sorbier, n’est-ce pas ? Emmenez-moi, messer. »
L’aubergiste avait eu raison de le prévenir.
« Et que dirait ta mère ?
— Ma mère ? Elle n’en dirait pas grand-chose, elle est morte. »
Surpris, Dunk le considéra d’un autre œil.
« Si vous m’emmenez, je pourrais vous servir d’écuyer.
— Je n’ai pas besoin d’écuyer.
— Tout chevalier qui se respecte a besoin d’un écuyer. Et vous, plus encore que d’autres. »
Dunk leva une main menaçante.
« Toi, tu m’as l’air d’avoir besoin d’une bonne taloche. Remplis-moi un sac d’avoine. Je dois partir pour Sorbier... Seul. »
Si le garçon avait peur, il le cachait bien. Pendant un moment, il resta planté là, les bras croisés dans une attitude de défi. Puis, juste au moment où Dunk allait céder et lui accorder ce qu’il demandait, il tourna les talons et partit chercher l’avoine.
Dunk se sentit soulagé. Quel dommage que je ne puisse... mais il a une bonne vie, ici, à l’auberge, bien meilleure que celle qu’il aurait à errer sur les routes avec moi. Je ne lui ferais pas une faveur en l’emmenant.
La déception du garçon crevait les yeux. En remontant sur Pied de Biche, Dunk décida qu’un sou de bronze lui redonnerait peut-être sa bonne humeur.
« Tiens, mon gars, pour ton aide. »
Il lui lança la pièce avec un sourire mais le gamin d’écurie n’essaya même pas de la rattraper et la laissa s’enfoncer dans la boue à ses pieds. Le Chevalier Errant

13 commentaires: