dimanche 26 juillet 2026

Le bal du boucher

Ser Criston Cole faisait face au feu, lui aussi. Tandis qu'il menait ses hommes vers le sud à travers le Conflans, la fumée s'élevait devant et derrière lui. Chaque village où il arrivait se révélait incendié et abandonné. Sa colonne traversait des bois d'arbres morts où, quelques jours plus tôt à peine, se dressaient des forêts vivantes, les seigneurs du Conflans allumant au fur et à mesure des brasiers sur son trajet. Dans chaque ruisseau, chaque étang, chaque puits de village, il trouva la mort : des chevaux crevés, des vaches mortes, des hommes tués, gonflés et empestant, pour polluer les eaux. Ailleurs, ses éclaireurs rencontrèrent un effrayant tableau où des cadavres en armures étaient assis sous les arbres en habits putréfiés, en une grotesque parodie de banquet. Les convives étaient des hommes qui avaient succombé lors de la Curée des Poissons, les crânes grimaçant sous des casques rouillés, tandis que leur chair verdie et putride tombait de leurs os.

A quatre jours de marche d'Harrenhal, les attaques débutèrent. Des archers se cachaient entre les arbres, tuant les avant-coururs et les traînards avec leurs arcs. Maints hommes périrent. D'autres se laissèrent distancer par l'arrière-garde et on ne les revit jamais. Certains s'enfuirent, lâchant leurs boucliers et leurs piques pour s'évaporer dans les bois. Et il y en eut pour passer à l'ennemi. Dans le pré commun de la Croix des Ormes, on trouva un autre des banquets macabres. Familiarisés avec de tels spectacles, désormais, les avant-coureurs de ser Criston firent la grimace et le croisèrent au galop, sans prêter attention aux morts décomposés... jusqu'à ce que les cadavres bondissent pour se jeter sur eux. Une douzaine périt avant de comprendre que c'était une mise en scène, l'oeuvre (comme on l'apprit plus tard) d'une épée louée myrienne au service de lord Vance, un ancien baladin du nom de Trombo le Noir.

Tout cela n'était que prélude, car les seigneurs du Trident avaient réuni leurs forces. Lorsque ser Criston laissa derrière lui le lac pour progresser au plus court vers la Néra, il les trouva qui l'attendaient au sommet d'une crête rocheuse ; trois cent chevaliers montés, en armure, autant d'archers à arcs droits, trois mille archers ordinaires, trois mille piquiers des Conflans, dépenaillés, des centaines de Nordiens brandissant haches, fléeaux, masses d'armes à pointes et vétustes épées de fer. Au-dessus de leurs têtes flottaient les bannières de la reine Rhaenyra. « Qui est-ce ? » demande un écuyer quand parut l'ennemi, car ils n'exhibaient aucunes autres armes que celles de la reine. 
« Notre mort », répondit ser Criston Cole, car ces adversaires étaient frais, mieux nourris, mieux montés, mieux armés, et ils avaient l'avantage de tenir les hauteurs, alors que ses propres hommes titubaient, malades et découragés.

Demandant une bannière de paix, la Main du roi Aegon s'en alla à cheval parlementer avec eux. Ils descendirent à trois de la crête à sa rencontre. A leur tête se trouvait ser Garibald Gris revêtu de sa plate et sa maille bosselées. L'accompagnaient Pat de Longfeuille, le Tueur de Lion qui avait occis Jason Lannister, ainsi que Roddy la Ruine, portant les cicatrices reçues à la Curée des Poissons. « Si j'abats mes bannières, nous promettez-vous la vie ? leur demanda ser Criston ?
- J'ai prêté serment aux morts, répliqua ser Garibald. Je leur ai dit que j'élèverais pour eux un septuaire avec les ossements des traîtres. Je n'ai pas encore assez d'os, alors...
- S'il doit y avoir une bataille, répondit ser Criston, nombre des vôtres périront aussi. »
Le Nordien Roderick Dustin s'esclaffa à ces paroles, répliquant : « C'est pour cette raison que nous sommes ici. L'hiver est venu. Il est temps pour nous de partir. Pas de meilleure façon de mourir que l'épée à la main. »  
Ser Criston tira sa flamberge du fourreau.  « A votre guise. Nous pouvons commencer ici, à nous quatre. Moi seul contre vous trois. Cela suffira-t-il pour faire un combat ? »

Mais Longfueille le Tueur de Lion riposta : « J'en veux trois de plus » et, sur la crête, Robb Rivers le Rouge et deux de ses archers levèrent leurs arcs droits. Trois flèches traversèrent le champ, frappant Cole au ventre, au cou et à la poitrine. « Je ne veux pas de chansons qui content combien tu as bravement péri, Faiseur-de-roi, déclara Longfeuille. Des dizaines de milliers sont morts par ta faute. » Il parlait à un cadavre.

La bataille qui suivit fut déséquilibrée comme aucune autre durant la Danse. Lord Roderick porta à ses lèvres une trompe de guerre et sonna la charge, et les hommes de la reine dévalèrent la crête en hurlant, menés par les Loups de l'Hiver sur leurs chevaux nordiens hirsutes et les chevaliers sur leurs destriers carapaçonnés. Avec ser Criston étendu mort, les hommes qui le suivaient depuis Harrenhal perdirent tout coeur. Ils rompirent les rangs et s'enfuirent, rerjetant leurs boucliers dans leur course. Leurs ennemis étaient sur leurs talons, les abattant par centaines. Par la suite, on entendit ser Garibald dire : « Ce fut aujourd'hui une boucherie, pas une bataille. » Quand Champignon entendit rapporter ces paroles, il surnomma cette bataille le Bal du Boucher, et c'est ainsi qu'on la connait depuis. Fire & Blood, La mort des dragons : le triomphe de Rhaenyra

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