
Pendant ce temps, le prince Daemon Targaryen lui-même filait vers le sud sur les ailes de son dragon Caraxès. Survolant la côte occidentale de l’Oeildieu, à bonne distance de la ligne de marche de ser Criston, il esquiva l’ost ennemi, passa la Néra, puis obliqua vers l’est, descendant le fleuve jusqu’à Port-Réal. Et à Peyredragon, Rhaenyra Targaryen s’armura d’écailles noires et luisantes, enfourcha Syrax et prit son vol alors qu’une tempête fouettait les eaux de la baie de la Néra. Haut au-dessus de la ville, la reine et son prince consort se rejoignirent, tournoyant au-dessus de la grande colline d’Aegon.
Cette vision sema la terreur dans les rues de la ville en contrebas, car le peuple ne tarda pas à comprendre que l’assaut qu’ils redoutaient était enfin venu. En partant s’emparer d’Harrenhal, le prince Aemond et ser Criston avaient dégarni Port-Réal de ses défenseurs… et le Parricide avait pris avec lui Vhagar, cette bête terrible, ne laissant que Songefeu et une poignée de jeunes en début de croissance pour les opposer aux dragons de la reine. Les jeunes dragons n’avaient jamais été montés et la dragonnière de Songefeu, la reien Helaena, était une femme brisée ; la ville aurait tout aussi bien pu ne disposer d’aucun dragon.


Des milliers de gens du peuple se déversement par les portes de la ville, emportant avec eux sur leur dos leurs enfants et leurs biens matériels, pour aller chercher la sécurité dans la campagne environnante. D’autres creusèrent sous leurs taudis des fosses et des tunnels, des trous obscurs et humides où ils espéraient se terrer tandis que la ville brûleraient (le Grand Mestre Munkun nous apprend que nombre de passages cachés et de caves secrètes sous Port-Réal datent de cette époque). A Culpucier éclatèrent des émeutes. Quand on aperçut à l’est les voiles du Serpent de Mer sur la baie de la Néra, se dirigeant vers le fleuve, les cloches de tous les septuaires de la ville se mirent à carillonner et les rues furent envahies de bandes qui pillaient sur leur passage. Il y eut des dizaines de morts avant que les manteaux d’or ne parviennent à rétablir la paix.
En l’absence tant du lord Protecteur que de la Main du Roi, et le roi Aegon étant lui-même un grand brûlé, cloué au lit, perdu dans les rêves du pavot, il échut à sa mère la reine douairière de parer à la défense de la ville. La reine Alicent releva ce défi, barrant les portes du château et de la ville, envoyant les manteaux d’or sur les remparts et expédiant des cavaliers sur des montures rapides afin de rejoindre le prince Aemond et le ramener.

De même, elle ordonna au Grand Mestre Orwyle d’adresser des corbeaux à “tous nos léaux seigneurs”, les appelant à la défense de leur roi légitime. Quand Orwyle se hâta de regagner ses appartements, toutefois, il trouva quatre manteaux d’or qui l’attendaient. Un homme étouffa ses cris tandis que les autres le frappaient et l’entravaient. Un sac passé sur sa tête, le Grand Mestre fut escorté en bas, dans les cellules noires.
Les coursiers de la reine Alicent ne dépassèrent pas les portes, où d’autres manteaux d’or les conduisirent en détention. A l’insu de sa Grâce, les sept capitaines commandant les portes, choisis pour leur loyauté envers le roi Aegon, avaient été emprisonnés ou assassinés à l'instant où Caraxès apparaissait dans le ciel au-dessus du Donjon Rouge… car les simples soldats du Guet restaient attachés à Daemon Targaryen, le Prince de la Ville qui les avaient naguère commandés.
Le frère de la reine Alicent, Ser Gwayne Hightower, lieutenant des manteaux d’or, se précipita vers les écuries, avec l’intention de lancer l’alerte ; on se saisit de lui, on le désarma et on le traîna devant son commandant, Luthor Largent. Quand Hightower le traita de tourne-casaque, ser Luthor s’esclaffa. “C’est Daemon qui nous a donné ces manteaux, dit-il, et ils restent en or, quel que soit le côté dont on les porte.” Puis il planta son épée dans le ventre de ser Gwayne et ordonna qu’on ouvre les portes de la ville à la marée des hommes qui débarquaient des navires du Serpent de Mer.


Malgré la résistance tant vantée de ses murailles, Port-Réal tomba en moins d’une journée. Une lutte, brève et sanglante, se livra à la porte de la Rivière, où treize chevaliers Hightower et une centaine d’hommes d’armes repoussèrent les manteaux d’or et tinrent presque huit heures contre les attaques menées tant de l’intérieur que de l’extérieur de la ville, mais leur héroïsme ne servit à rien, car les soldats de Rhaenyra déferlèrent sans encombre par les six autres portes. La vue des dragons de la reine là-haut dans le ciel priva l’opposition de tout son courage, et les derniers loyalistes du roi Aegon se cachèrent, s’enfuirent ou ployèrent le genou.
Un par un, les dragons effectuèrent leur descente. Voleur-de-Moutons se posa au sommet de la colline de Visenya. Aile-d’Argent et Vermithor sur celle de Rhaenys, devant Fossedragon. Le prince Daemon décrivit des cercles au-dessus des tours du Donjon Rouge avant de poser Caraxès dans la cour extérieure. Ce ne fut que lorsqu’il eut l’assurance que les défenseurs ne lui feraient aucun mal qu’il signala à son épouse de descendre sur Syrax. Addam Velaryon resta dans les airs, tournoyant avec Fumée-des-Mers autour des remparts, le battement de cuir de ses ailes en mise en garde pour ceux d’en bas, prévenant que tout acte de défi affronterait le feu.
Constatant que toute résistance serait vaine, la reine douairière Alicent émergea de la Citadelle de Maegor avec son père, ser Otto Hightower, ser Tyland Lannister et lord Jasper Wylde, Verge-de-Fer (lord Larys Fort n’était pas avec eux. Le maître des chuchoteurs avait réussi à s’éclipser, on ne savait comment). Septon Eustace, témoin de ce qui suivit, nous raconte que la reine Alicent tenta de parlementer avec sa belle-fille. “Convoquons ensemble un Grand Conseil, ainsi que le Vieux Roi le fit dans l’ancien temps, proposa la reine douairière, et soumettons aux seigneurs du royaume la question de la succession.” Mais la reine Rhaenyra accueillit l’offre avec dédain. “Me prendriez-vous pour Champignon ? demanda-t-elle. Nous savons toutes deux en quel sens le Conseil déciderait.” Puis elle pria sa belle-mère de choisir : capituler ou brûler.
Inclinant la tête sous la défaite, la reine Alicent remit les clés du château et ordonna à ses chevaliers et hommes d’armes de déposer leurs épées. “La cité est à vous, princesse, rapporte-t-on qu’elle aurait dit, mais vous ne la garderez pas longtemps. Les rats s’amusent en l’absence du chat, mais mon fils Aemond reviendra apporter feu et sang.”


Les hommes de Rhaenyra découvrirent l’épouse de son rival, Helaena, enfermée dans sa chambre à coucher… mais quand ils enfoncèrent les portes des appartements du roi, ils ne trouvèrent que “son lit vide et son pot de chambre plein”. Aegon II s’était enfui. De même ses enfants, la princesse Jaehaera, six ans, et le prince Maelor, deux ans, en même temps que Willis Fell et Rickard Thorne de la Garde Royale. Même la reine douairière ne savait apparemment pas où ils étaient partis, et Luthor Largent jura que personne n’avait franchi les portes de la ville.
Il n’y avait toutefois aucun moyen de subtiliser le trône de fer. Et la reine Rhaenyra ne voulut pas aller dormir sans avoir pris possession du siège de son père. Aussi alluma-t-on les torches dans la salle du trône, la reine gravit-elle les marches de fer et s’assit-elle où avant elle s’était assis le roi Viserys, et le Vieux Roi avant lui et, dans l’ancien temps, Maegor, Aenys et Aegon le Dragon. Le visage sévère, encore revêtue de son armure, elle siège au plus haut tandis que chaque homme et femme dans le Donjon Rouge était contraint de s’agenouiller devant elle, d’implorer son pardon et de lui jurer en tant que reine vie, leur épée et leur honneur.


Septon Eustace nous dit que la cérémonie se prolongea toute la nuit. L’aube était depuis longtemps passé quand Rhaenyra se leva et effectua sa descente. “Et tandis que le seigneur son époux le prince Daemon l’escortait hors de la salle, on nota des estafilades sur les jambes de Sa Grâce et la paume de sa main gauche, écrivit Eustace. Des gouttes de sang churent au sol sur son passage et les sages s’entre-regardèrent, bien qu’aucun n’ose énoncer la vérité à voix haute : le trône de fer l’avait rejetée, et les jours où elle y siégerait étaient comptés.” Fire & Blood, la Mort des Dragons : le Dragon Rouge & le Dragon d'Or
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