La perspective de son voyage enchantait le petit. C’est ce souvenir qui lui avait rendu insupportable l’idée de le laisser ainsi, sans l’avoir revu. Essuyant ses larmes d’un revers de main, Jon s’inclina et déposa un léger baiser sur les lèvres de Bran. « Je voulais le garder près de moi », murmura lady Stark. De stupeur, Jon osa lever les yeux sur elle. Elle ne le regardait même pas. Elle s’adressait bien à lui, mais comme si tout un pan de sa conscience ignorait qu’il se trouvât là.
« Je l’ai demandé dans mes prières, chuchota-t-elle. Il était mon garçon à moi. Je me suis rendue dans le septuaire, et, à sept reprises, j’ai imploré les sept faces du dieu pour que Ned se ravise et ne m’en prive pas. Il arrive que les prières soient exaucées. »
Il ne savait que dire, crut fâcheux de se taire, finit par bredouiller : « Ce n’est pas votre faute. »
Un regard venimeux lui fit baisser les yeux. « Je n’ai que faire de ton absolution, bâtard. » Elle berçait une main de Bran. Il s’empara de l’autre, la pressa. Une patte osseuse d’oiseau. « Au revoir », dit-il.
Il atteignait la porte lorsqu’elle le rappela : « Jon ? » Il aurait dû poursuivre, mais elle avait jusqu’alors évité de lui donner son nom. Il se retourna. Elle le dévisagea comme on dévisage un inconnu.
— C’aurait dû être toi », dit-elle. Sur ce, elle reporta son attention sur Bran et se mit à sangloter si fort qu’elle en était secouée des pieds à la tête. De sa vie, Jon ne l’avait vue pleurer.
Le retour dans la cour lui prit une éternité.
Au beau milieu de tout cela, Robb et son état-major, fulminant des ordres. Il semblait avoir subitement grandi, puisé un surcroît de force, eût-on dit, dans l’accident de Bran et la prostration de sa mère. Vent Gris se tenait près de lui.
« Il ne mourra pas, reprit Robb. Je le sais.
— Pas facile de vous tuer, vous autres, Stark», approuva Jon d’une voix atone et lasse. Sa visite l’avait vidé.
Robb se douta de quelque chose. « Ma mère...
— Elle a été... très aimable. »
Son frère se montra soulagé. « Bon. » Il sourit. « Quand nous nous reverrons, tu seras tout en noir. »
Jon se contraignit à lui retourner son sourire. « Ç’a toujours été ma couleur. Dans combien de temps, selon toi ?
— Sous peu », promit Robb. L’attirant contre sa poitrine, il l’étreignit très fort. « Adieu, Snow.
— Adieu, Stark, dit Jon, l’embrassant à son tour. Prends bien soin de Bran.
— Je le ferai. » Ils se désenlacèrent et, non sans gaucherie, demeurèrent face à face. « Oncle Ben m’a dit de t’envoyer à l’écurie, si je t’apercevais, reprit enfin Robb.
— Il me faut encore dire un adieu.
— Dans ce cas, je ne t’ai pas vu », répliqua Robb. Et Jon les laissa, son loup et lui, debout dans la neige, entourés de chariots, de chiens, de chevaux.
Il trouva Arya occupée, dans sa chambre, à ranger ses effets dans un coffre de bois de fer plus gros qu’elle.
Arya se retourna, vit Jon et, debout d’un bond, se pendit à son cou. « J’avais peur que tu ne sois parti, dit-elle d’une voix étouffée en le serrant dans ses bras maigres, et on m’interdit de sortir…»
« Je vais te donner quelque chose à emporter. Mais quelque chose que tu devras empaqueter très soigneusement...
— Un cadeau ? s’illumina-t-elle.
— En quelque sorte. Ferme la porte. »
— Avec autant de fébrilité que de circonspection, elle examina le corridor. « Ici, Nymeria. Tu montes la garde », ordonna-t-elle avant de refermer, pendant que Jon démaillotait l’objet promis.
« Une épée... », murmura-t-elle dans un souffle.
« Ce n’est pas un joujou, prévint-il. Attention de ne pas te blesser. Elle pourrait servir de rasoir.
Un rire sous cape lui fit écho, puis : « La lame est trop maigre.
— Comme toi. Je l’avais commandée tout exprès à Mikken. A Pentos, à Myr et dans les autres cités libres, les spadassins en utilisent d’analogues. Avec ça, tu ne décapites pas ton homme mais tu le transformes en écumoire le temps de le dire, si tu sais t’y prendre.
— J’ai assez de vivacité.
— Tu devras t’exercer tous les jours. » Il la lui remit, lui montra comment la tenir et fit un pas en arrière. « L’impression ? Que dis-tu de vos relations ?
— Bonnes, je crois.
— Première leçon. Frappe-les d’estoc. »
Du plat de l’épée, Arya lui administra une claque retentissante sur le bras mais, bien que le coup eût porté, Jon ne put s’empêcher de sourire comme un crétin. « Je sais quand même par quel bout frapper, dit-elle. Seulement..., reprit-elle d’un air inquiet, septa Mordane va me la retirer.
— Pas si elle ignore son existence.
— Et avec qui m’entraînerai-je ?
— Tu trouveras bien quelqu’un... Port-Réal est une vraie ville, mille fois plus vaste que Winterfell. En attendant de dénicher un partenaire, observe les autres quand ils s’exercent. Puis cours, monte, muscle-toi. Mais surtout, surtout, quoi que tu fasses... »
La suite était connue. Ils la dirent en chœur :
« Jamais... un seul mot... à Sansa ! »
A pleines mains, Jon l’ébouriffa : « Tu vas me manquer, sœurette. »
Elle eut l’air subitement toute prête à pleurer : « J’aurais tellement voulu que tu nous accompagnes...
— Il arrive que des routes différentes mènent au même château. Qui sait ? » Il se sentait mieux, à présent. Il n’allait pas s’abandonner à la tristesse.
Et comme Arya se précipitait dans ses bras pour un ultime adieu : « Pose d’abord ton épée », dit-il en riant. Ce qu’elle fît, un rien piteuse, avant de le consteller de baisers.
Sur le point de sortir, il se retourna. L’épée derechef au poing, elle essayait de s’y familiariser. « J’allais oublier, dit-il, les meilleures lames ont toutes un nom.
— A l’instar de Glace, oui. » Elle fît miroiter l’acier. « Et celle-ci en a un ? lequel ? oh, dis-le-moi !
— Devine... ? la taquina-t-il. Ce que tu préfères... »
Elle parut d’abord perplexe, s’éclaira bientôt. Toujours cette vivacité.
Ils s’exclamèrent ensemble :
« Aiguille ! » Jon II, A Game of Thrones