Avertissement de contenu : Descriptions explicites de blessures corporelles TRÈS GRAVES dans ces extraits !!
Une trompette retentit.
Pendant une fraction de seconde, Dunk se pétrifia, telle une mouche prise dans de l’ambre, tandis que les chevaux démarraient. Une violente panique lui tordit le ventre. J’ai tout oublié, pensa-t-il, affolé, j’ai tout oublié, je vais me couvrir de honte, je vais tout perdre.
Tonnerre le sauva. À la différence de son cavalier, le grand étalon brun savait précisément ce qu’il devait faire. Il se lança au trot.
Alors, l’entraînement de Dunk reprit le dessus. Il donna au cheval un léger coup d’éperon, tout en abaissant sa lance. Dans le même mouvement, il leva son bouclier de façon à protéger l’essentiel de son flanc gauche, tout en le gardant incliné pour dévier les coups. Chêne et fer, gardez-moi de l’enfer.
Il essaya de ne pas regarder la pointe d’acier aiguisée terminant la lance noire d’Aerion, qui grossissait à chaque foulée. Le dragon, regarde le dragon, s’ordonna-t-il. La grosse bête à trois têtes couvrait le bouclier du prince, ailes rouges et feu d’or. Non, regarde uniquement là où tu veux frapper, se rappela-t-il subitement. Mais sa lance avait déjà commencé à dévier hors de la ligne. Dunk essaya de corriger, mais il était trop tard. Il vit sa pointe heurter le bouclier d’Aerion, frapper le dragon entre deux de ses têtes, creusant un sillon dans une flamme peinte. Un craquement étouffé retentit et la force de l’impact ébranla Tonnerre sous lui, le faisant trembler. Une fraction de seconde plus tard, quelque chose lui heurta le flanc avec une force effroyable. Les chevaux se percutèrent violemment.

Tonnerre trébucha. La lance de Dunk éclata et lui échappa. Puis il se retrouva derrière son adversaire, s’accrochant à la selle dans un effort désespéré pour ne pas tomber. Tonnerre dérapa sur le sol boueux et Dunk sentit ses antérieurs se dérober. Ils glissèrent irrémédiablement. L’étalon plia les jambes.
« Debout ! rugit Dunk en lui labourant le flanc de ses éperons. Debout, Tonnerre ! »
Et, dans un effort terrible et désespéré, le vieil étalon parvint à se redresser.
Dunk s’accrocha à son encolure. Une atroce douleur lui labourait le flanc et son bras gauche pendait. La lance d’Aerion avait traversé le chêne et le fer ; trois pieds de frêne brisé et d’acier émergeaient de sa poitrine. De la main droite, Dunk saisit le morceau de lance juste sous la pointe et tira sauvagement. Un flot de sang jaillit, ruisselant à travers les mailles de son haubert, maculant son manteau. L’univers tournoya. Il crut un instant qu’il allait perdre connaissance. Vaguement, à travers la douleur, il entendit des voix crier son nom. Son beau bouclier était inutile à présent. Il le jeta... il jeta son bel orme et son étoile filante pour dégainer son épée, mais la souffrance était telle qu’il ne pensait pas être capable de la soulever.

Faisant volter Tonnerre, il essaya de voir ce qui se passait sur le terrain. Messire Humphrey Hardyng s’accrochait à la crinière de son cheval, visiblement blessé. L’autre Humphrey gisait, immobile, dans une mare de boue ensanglantée, une lance brisée plantée dans l’aine.
Il vit le prince Baelor galoper droit devant, la lance encore intacte, et désarçonner un des chevaliers blancs. Un autre des chevaliers de la Garde royale était déjà à terre et Maekar avait lui aussi été éjecté de sa selle. L’épée à la main, le troisième chevalier blanc repoussait messire Robyn Rhysling.
Aerion, où est Aerion ? Soudain, le bruit formidable de sabots broyant le sol lui fit tourner la tête. Tonnerre beugla et rua, tandis que l’étalon gris l’éperonnait de plein fouet. Cette fois, il n’y avait aucun espoir d’éviter la chute. La longue épée de Dunk lui échappa et le sol vint à sa rencontre. Il s’écrasa à terre avec une violence qui lui broya les os, lui arracha les poumons. La douleur le submergea, si aiguë qu’il sanglota. Pendant un instant, il resta là, immobile sur le sol, aussi inerte qu’un tas de ferraille.
Dunk le crétin, qui s’imaginait pouvoir devenir chevalier... Il savait qu’il devait se remettre debout s’il ne voulait pas mourir. Gémissant, incapable de respirer, il se força à prendre appui sur ses mains et ses genoux, totalement aveuglé, les fentes de son casque étant bouchées par de la boue. Titubant en aveugle, il parvint à se dresser sur ses jambes. Il gratta la boue d’un doigt couvert de fer et...
Le dragon apparut au-dessus de lui. Il avait trois têtes et des ailes comme des flammes, rouges, jaunes et orange. Et il ricanait. « Es-tu déjà mort, chevalier errant ? Demande grâce et admets ton crime, et peut-être que je ne réclamerai qu’une main et un pied. Oh, et puis tes dents, mais qu’est-ce que quelques dents ? Un homme comme toi peut vivre des années avec de la bouillie d’avoine. »
À nouveau, le dragon éclata de rire.
« Non ? Alors mange ça ! »
La boule hérissée de clous monta haut dans le ciel avant de tomber sur lui à la vitesse d’une étoile filante.


Dunk eut le réflexe, va savoir comment, de rouler de côté. Il ignorait d’où lui venait cette force, mais il la trouva. Il se jeta dans les jambes d’Aerion, lançant un bras enveloppé de fer autour de sa taille, l’attirant avec lui dans la boue. Le prince poussa un juron tandis que Dunk roulait sur lui. À quoi lui sert sa masse, maintenant ? Le prince essaya de le frapper au visage avec la tranche de son bouclier mais ce fut son casque cabossé qui encaissa l’impact.
Aerion était fort mais Dunk l’était plus encore, et surtout plus grand et plus lourd. Il saisit le bouclier à deux mains et le tordit jusqu’à ce que les lanières se déchirent. Puis il l’abattit sur le casque du prince, encore et encore, broyant les flammes d’émail. L’écu d’Aerion était plus épais que celui de Dunk, taillé dans du chêne solide bardé d’acier. Une flamme se brisa. Puis une autre. Le prince avait perdu toutes ses flammes bien avant que Dunk n’arrête de frapper. Aerion lâcha finalement la poignée de sa masse inutile pour dégainer le poignard glissé dans sa ceinture. Il parvint à le sortir de son fourreau mais, d’un coup de bouclier sur le poignet, Dunk le lui fit sauter de la main.
Il aurait pu vaincre messer Duncan le Grand mais il ne pouvait rien contre Dunk des Bas-Fonds.
« RENDS-TOI ! hurla-t-il.
— Je me rends », murmura le dragon, sans presque remuer ses lèvres blêmes.
Dunk se dressa et souleva sans ménagement le prince Aerion. Arrachant les lanières de son casque, il s’en débarrassa. Aussitôt, il fut noyé de bruits et d’images : des grognements et des jurons, les cris de la foule, un étalon qui hurlait, un autre, dépourvu de cavalier, qui galopait de long en large sur le terrain. Partout, l’acier cognait l’acier. Raymun et son cousin se lardaient de coups devant la tribune d’honneur, tous deux à pied. Leurs boucliers n’étaient plus que monceaux d’échardes, la pomme rouge et la verte se trouvaient toutes deux réduites en miettes. Un des chevaliers blancs portait son frère inconscient hors du terrain. Le troisième gisait à terre et Orage Moqueur avait rejoint le prince Baelor dans son combat contre le prince Maekar. Masses, haches et épées montaient et descendaient, martelant casques et boucliers. Maekar prenait trois coups pour chacun de ceux qu’il rendait, et Dunk comprit que ce serait bientôt terminé. Je dois arrêter tout cela avant que l’un d’entre nous se fasse tuer, se dit-il.
« Dis-leur ! » ordonna-t-il à son ennemi.
Le prince Aerion cracha de l’herbe et de la terre puis articula péniblement : « Je retire mon accusation. »
Après cet instant mémorable, Dunk n’aurait su dire s’il avait quitté le terrain sur ses propres jambes ou si on l’avait porté. Il se souvenait de la douleur lancinante qui avait repris possession de son corps, et aussi de s’être demandé avec émerveillement et incrédulité : je suis vraiment chevalier, à présent ? Je suis vraiment un champion ?
L’Œuf l’aida à enlever ses jambières et ses protections d’épaules, secondé de Raymun et de Pâte d’Acier. Mais Dunk était trop hébété pour les différencier nettement. Il sentait des mains, des doigts, percevait des voix. Rapidement cependant, Pâte d’Acier se distingua par ses plaintes : « Regardez ce qu’il a fait de mon armure ! La v’là toute trouée et cabossée. Et va falloir que je la découpe sur lui, ma parole !
— Par les dieux, la pointe de la lance s’est profondément enfoncée dans les chairs ! entendit-il s’exclamer Raymun. Cela le tuera sûrement si on...
— Soûlez-le et versez de l’huile bouillante dessus, suggéra quelqu’un. C’est ainsi que procèdent les mestres.
— Du vin ! »
Cette nouvelle voix possédait une étrange résonance métallique.
« Pas d’huile, cela le tuera. Du vin bouillant. J’enverrai mestre Yormwell s’occuper de lui une fois qu’il aura fini de soigner mon frère. »

Un grand chevalier se tenait auprès de lui. Son armure noire était marquée et déformée par de nombreux coups. Le prince Baelor. Le dragon écarlate sur son casque avait perdu une tête, ses deux ailes et la plus grande partie de sa queue.
« Votre Grâce, dit Dunk. Je suis à votre service. S’il vous plaît. À votre service. Je suis votre homme. »
Le chevalier noir posa une main sur l’épaule de Raymun pour se stabiliser.
« J’ai besoin d’hommes de votre valeur, messer Duncan. Le royaume... »
Sa voix semblait curieusement déformée. Peut-être s’était-il mordu la langue.
Dunk était très fatigué. Il avait du mal à rester éveillé.
« Votre homme... » murmura-t-il une fois de plus.
Le prince tourna lentement la tête de part et d’autre.
« Messer Raymun... Mon casque, si vous le voulez bien. La visière... la visière est cassée et mes doigts... mes doigts sont comme du bois...
— Tout de suite, Votre Grâce. »
Raymun saisit le heaume du prince à deux mains et grogna :
« Pâte, mon bon, aidez-moi. »
Pâte d’Acier s’approcha avec un outil.
« Il est écrasé à la base, Votre Grâce, sur le côté gauche. Mais c’est du bon acier, pour avoir résisté à un choc pareil.
— La masse de mon frère, sûrement, dit Baelor d’une voix épaisse. Il est fort. »
Pâte souleva le casque défoncé.


« Par tous les... O dieux, ô dieux, ô je vous en prie... » Dunk vit quelque chose de rouge et humide tomber du casque. Quelqu’un poussa un cri aigu, terrible. Sur le morne ciel de plomb, le grand prince en armure noire vacilla. Il ne lui restait que la moitié du crâne. Dunk vit le sang rouge et l’os pâle en dessous et quelque chose d’autre, quelque chose de spongieux, d’un gris bleuâtre. Une étrange expression de trouble passa sur le visage de Baelor, comme un nuage passe devant le soleil. Il leva la main pour se toucher le cou avec deux doigts... oh, si légèrement... Puis il tomba.
Sur Dunk. Les autres racontèrent plus tard à celui-ci qu’il avait ordonné :
« Debout ! »
Mais il ne s’en souvint jamais, et le prince ne se releva pas. Le Chevalier Errant