
Au moment où Dunk levait la tête, un souffle de vent gonfla la soie noire au bout d’une lance et le féroce dragon à trois têtes de la maison Targaryen parut déployer ses ailes, crachant son haleine de feu écarlate. Le porte-étendard était un grand chevalier en armure blanche incrustée d’or, assortie à un long manteau d’un blanc virginal cascadant de ses épaules. Deux autres cavaliers étaient eux aussi revêtus de blanc de la tête aux pieds.
« Petit, oublie ce bidet et occupe-toi de mon cheval. »
Un des cavaliers venait de mettre pied à terre devant les écuries. C’est à moi qu’il parle, comprit soudain Dunk.
« Je ne suis pas garçon d’écurie, messire.
— Pourquoi ? Tu n’as pas assez de cervelle ?
Le nouveau venu portait un manteau noir, brodé de satin écarlate qui laissait voir des vêtements flamme, sang et or. Mince et droit comme un poignard, de taille moyenne, il avait sensiblement le même âge que Dunk. Des boucles d’un or très pâle encadraient un visage finement ciselé et volontaire : de hautes pommettes, un nez droit, une peau pâle et lisse sans le moindre défaut servaient d’écrin à des yeux d’un violet profond.
« Si tu n’es pas capable de t’occuper d’un cheval, va me chercher du vin et une jolie gaillarde.
— Je... Messire, pardonnez-moi, je ne suis au service de personne. J’ai l’honneur d’être chevalier.
— La chevalerie est tombée bien bas », soupira le nouveau venu qui ne pouvait être qu’un prince du sang.
Un des garçons d’écurie surgissant à cet instant, il se détourna pour lui jeter les rênes de sa monture, un superbe pur-sang bai, oubliant Dunk en une fraction de seconde. Soulagé, celui-ci retourna aux écuries. Tous ces beaux seigneurs le mettaient mal à l’aise, et il n’avait pas grand-chose à dire à un prince.

Ailleurs, des hommes s’entraînaient à pied, s’affrontant avec des épées de bois sous les conseils et les moqueries de leurs écuyers. Dunk remarqua un solide jeune homme essayant de contenir un chevalier musclé aussi agile et vif qu’un chat des montagnes. Tous deux arboraient la pomme rouge des Fossovoie sur leur bouclier mais celle du jeune homme ne tarda pas à être réduite en miettes.
« Voilà une pomme qui n’est pas encore mûre », constata l’aîné en abattant son arme sur le casque de son adversaire.
Quand il se rendit enfin, le plus jeune des Fossovoie était en sang et couvert de bosses, l’autre, pas même essoufflé. Levant sa visière, il regarda autour de lui, aperçut Dunk et s’exclama : « Eh, toi là ! Oui, oui, le grand, le chevalier au calice ailé. C’est une longue épée que tu portes ?
— Elle est mienne de droit, se défendit Dunk. Je suis ser Duncan le Grand.
— Et moi, Steffon Fossovoie. Voudriez-vous me tester, ser Duncan le Grand ? Je serais ravi de croiser l’épée avec un nouveau partenaire. Comme vous l’avez vu, mon cousin n’est pas assez mûr.
— Acceptez, ser Duncan, le pressa le plus jeune des Fossovoie en enlevant son casque. Je ne suis peut-être pas mûr mais mon bon cousin est pourri jusqu’à la moelle. Faites-lui cracher sa vermine. »
Dunk secoua la tête. Pourquoi ces lords le mêlaient-ils à leur querelle ? Il ne voulait rien avoir à faire avec eux.
« Je vous remercie, messires, mais j’ai des choses urgentes à régler. »
Il ne mentait pas. Transporter autant d’argent le rendait nerveux. Il avait hâte de payer son armure à Pâte d’Acier.
Steffon le considéra avec dédain.
« Voyez-vous ça ! Un chevalier errant qui a des affaires à régler. »
Jetant un regard circulaire autour de lui, il ne tarda pas à dénicher un autre adversaire potentiel.
« Ser Duncan... »
Le jeune Fossovoie s’était précipité derrière lui.
« Je n’aurais pas dû vous inciter à l’affronter. Son arrogance m’avait mis hors de moi et vous êtes si grand que je me suis dit... Mais j’avais tort. Vous ne portez pas d’armure. Il vous aurait brisé la main, s’il l’avait pu, ou un genou. Il cherche à blesser ses adversaires à l’entraînement de façon à les rendre plus vulnérables au cas où il devrait les affronter au cours du tournoi.
— Il ne vous a pas blessé ?
— Non, mais nous sommes du même sang, même si le sien provient de la branche aînée du pommier, comme il ne cesse de me le rappeler. Je suis Raymun Fossovoie.
— C’est un honneur pour moi de vous rencontrer. Votre cousin et vous participerez au tournoi ?
— Lui, c’est une certitude. Quant à moi, je le ferais si je pouvais. Mais je ne suis qu’écuyer pour le moment. Mon cousin a promis de m’armer chevalier mais il prétend que je ne suis pas encore prêt. »
Raymun possédait un visage carré, un nez camus et de courts cheveux bouclés. Son sourire était franc et honnête.
« Il me semble, reprit-il, que vous devez être un challenger. Quel bouclier comptez-vous frapper ?
— Peu importe », répondit Dunk.
C’était la réponse qu’on attendait de tout valeureux chevalier. « Je n’entrerai pas en lice avant le troisième jour.
— D’ici là, certains champions seront déjà tombés, observa Raymun. Eh bien, que le Guerrier vous sourie, messer.
— À vous aussi. »

Soudain, Dunk se dit qu’il venait de surprendre une conversation qu’il n’aurait jamais dû entendre. Je ferais mieux de partir et de revenir plus tard, quand ils auront terminé, songea-t-il, mais un peu tard : le prince à la barbe argentée venait de l’apercevoir.
« Qui es-tu et pourquoi nous interromps-tu ? demanda-t-il brutalement.
— C’est le chevalier que notre bon régisseur attendait », déclara l’homme assis, souriant à Dunk d’une façon qui laissait supposer qu’il était conscient de sa présence depuis son arrivée dans la salle.
« C’est nous qui sommes les intrus ici, mon frère. Approchez, messer. »
Dunk obéit, ne sachant pas trop ce qui l’attendait. Il lança un regard à Plummer mais celui-ci ne lui fut d’aucune utilité. Le visage pincé du régisseur, qui avait été si autoritaire la veille, restait obstinément baissé vers le sol.
« Messeigneurs, commença Dunk, j’ai demandé à messire Manfred Dondarrion de se porter garant de moi afin de me permettre d’entrer en lice mais il s’y refuse. Il dit qu’il ne me connaît pas. Pourtant, ser Arlan l’a servi, je le jure. J’ai son épée et son bouclier, je...
— Une épée et un bouclier ne font pas un chevalier, déclara Sorbier, un gros homme chauve avec un visage rond et rouge. Plummer m’a parlé de vous. Même si ces armes ont effectivement appartenu à Arlan de Pennytree, il se peut très bien que vous les ayez trouvées après sa mort et volées. À moins que vous n’ayez d’autres preuves que votre simple parole, un parchemin ou...
— Je me souviens de ser Arlan de Pennytree, intervint avec calme l’homme dans le fauteuil. À ma connaissance, il n’a jamais remporté de tournoi mais il ne s’est jamais déshonoré non plus. À Port-Réal il y a seize ans, il a renversé Stokeworth et le Bâtard d’Harrendale dans la mêlée et bien des années plus tôt, à Port-Lannis, il a désarçonné le Lion Gris en personne.
« V... vous lui avez rendu son cheval et son armure sans lui demander de rançon, je m’en souviens, bafouilla-t-il. L’An... ser Arlan, il me disait que vous étiez l’âme de la chevalerie et qu’un jour viendrait où les Sept Couronnes seraient en sécurité entre vos mains.
— Pas avant de nombreuses années, je l’espère, tempéra le prince Baelor.
— Bien sûr, se reprit Dunk, horrifié. »
Il faillit ajouter : « Je ne souhaitais pas la mort du roi », mais s’arrêta juste à temps.
« Je suis désolé, messires... Votre Grâce. »
Avec un peu de retard, il se souvint que l’homme à la barbe argentée s’était adressé au prince Baelor comme à son frère. Il est du sang du dragon, lui aussi, je suis le pire des idiots ! Il ne pouvait s’agir que du prince Maekar, le plus jeune des quatre fils du roi Daeron. Le prince Aerys ne vivait que pour ses livres, et le prince Rhaegel était faible d’esprit et malade. Ni l’un ni l’autre n’auraient traversé la moitié du royaume pour prendre part à un tournoi.
Maekar, lui, avait une réputation de redoutable guerrier, même s’il restait dans l’ombre de son frère aîné.
« Vous souhaitez entrer en lice, c’est cela ? demanda Baelor. Cette décision appartient au maître des jeux mais je ne vois aucune raison de vous dénier ce droit. »
Le régisseur inclina la tête.
« Il en sera fait selon votre souhait, Votre Altesse. »
Dunk essaya de bredouiller quelques remerciements mais Maekar le coupa : « Très bien, messer, vous êtes reconnaissant. Maintenant, laissez-nous.
— Vous devez pardonner à mon noble frère, messer, intervint Baelor. Deux de ses fils ont disparu alors qu’ils venaient ici et il nourrit les pires craintes à leur égard.
— Les pluies de printemps ont gonflé les rivières, dit Dunk. Les princes ne sont peut-être que retardés.
— Je ne suis pas venu ici pour écouter les hypothèses fumeuses d’un chevalier errant, déclara Maekar à son frère.
— Vous pouvez nous laisser, messer, fit le prince Baelor à Dunk avec gentillesse.
— Oui, messire. »
Il s’inclina et tourna les talons mais le prince le rappela :
« Messer, encore une chose. Vous n’êtes pas du même sang qu’Arlan de Pennytree ?
— Oui, monseigneur. Je veux dire, non. Je ne le suis pas. »
Le prince désigna le bouclier fatigué et le calice ailé.
« Selon la loi, seul un fils est autorisé à hériter des armes d’un chevalier. Vous devez trouver un nouveau blason, messire, un blason qui vous soit propre.
— Je le ferai, dit Dunk. Merci encore, Votre Grâce. Je combattrai avec bravoure, vous verrez. »
Brave comme Baelor Targaryen, le campeur de lances, disait souvent l’Ancien. Le Chevalier Errant